
Entre les murs, de Laurent Cantet.
C'était un choix finalement assez casse-gueule, quand on y pense. Faire tenir ainsi un film entre quatre murs, pour ne pas faire mentir le titre (et le programme) du roman de Bégaudeau, c'était risqué. Au début on se dit bon, c'est du nanan, expérience réelle de prof qui joue réellement son rôle après en avoir déjà réellement prélevé la sève réaliste depuis sa classe jusqu'aux première pages de son livre plus casting réussi d'élèves réels et de profs réels itou égal autoroute théorique (le frisson de la friction de la fiction et du documentaire - j'ai entendu "Loft Story" au fond de la classe ! qui a dit ça ?) et politique ("enfin un film qui va créer du débat sur notre école", c'est une cause nationale !), bref, boulevard critique (en gros : le film que tout le monde va aimer aimer). Et puis on se dit foin d'autoroute ou de boulevard, voilà bien un type, Cantet, qui se pose quand même les bonnes questions. Déjà, il s'en pose, ce qui n'est pas si mal par les temps qui courent. Il se demande sûrement, par exemple, ce qu'il faut faire de Bazin aujourd'hui : quoi faire maintenant que le montage numérique a rendu le plan-séquence à son obsolescence, lui qui jadis faisait preuve (Godard) ou valait foi (Bazin) ? Que devient l'enregistrement dans tout ça ? Je veux dire, lui seul ? A-t-il encore ce même pouvoir de sidération qu'autrefois ? Il y peut encore quelque chose, à vouloir ainsi chopper le réel par la peau des regards ? Quelqu'un a vu Speed Racer ?
Et ces questions (elles ou d'autres, c'est sa pratique qui questionne), Cantet leur a donné une réponse : il s'agit pour lui de coller au plus près de ce qu'il filme, très concrètement, de mettre ses plans en boîte. En donnant à chaque cadre une armature de fer. C'est ça qui frappe très vite : à trop coller l'objectif sur le réel, comme si on avait peur qu'entre le filmeur et le filmé une magie numérique arrive à s'introduire, comme si l'on s'entêtait à dire que le plan-séquence demeure la dernière ressource dont dispose encore le cinéma d'hier pour mourir en ce siècle (bel et triste entêtement), à se rapprocher ainsi, pour plonger dans les regards de l'autre (avec l'Autre en perspective), on court un gros risque. C'est que le "A" majuscule de l'autre ne s'obtient pas facilement. Et surtout pas ainsi. L'alien a besoin de temps pour être appréhendé, il faut en faire le tour. En d'autres termes, il faut que, comme à la télé, ça circule. Comme à la télé justement : appréhender l'école (vaste programme, trop vaste pour le film qui n'en a pas fait son sujet (pas fou), mais programme tout de même), celle-ci en a été seule capable jusqu'à présent. A deux reprises, avec La Loi du collège puis Ma terminale, respectivement sur France 3 et M6, deux séries se sont emparées, l'une par le biais du documentaire, l'autre par celui de la fiction, de cette durée inhérente à l'année scolaire, cette même durée que Bégaudeau avait choisi de tenir avec son roman, découpé sur le modèle du temps scolaire, qui est le même pour le prof comme pour l'élève : le temps s'y distribue parmi les vacances essaimées dans l'année.
Ce problème de durée équivaut au problème d'espace cité plus haut, car à trop trancher dans le champ du réel, par une coupure trop nette du cadre, on se contraint à ramasser le film, qui appelle trop la contemplation pour chacun de ses plans : ainsi, ce qui vaut pour de courtes unités de temps (les plan-séquences) ne peux s'en ressentir sur le film entier, qui autrement se nourrirait de toute cette soucieuse contemplation pour devenir lui-même infiniment contemplatif (ce qui donnerait à coup sûr un très beau film : Elephant) ; bref, incompatible avec le projet d'un vrai film pour un hypothétique retour des Dossiers de l'écran, projet qui est grosso modo celui de Cantet et Bégaudeau : qu'on ne s'étonne pas si le film ouvre un débat, il est fait pour que ce débat ait lieu, et surtout qu'il ait lieu hors-sujet, c'est-à-dire hors du film. Voilà un film bien étrange alors, que l'on peut appréhender de deux manières.
1) Comme un film humble, qui se contenterait de poser les (bonnes) questions, de montrer les choses, là, tout de suite, comme elles sont. Après, à vous de voir, chers spectateurs, qui êtes aussi des citoyens, etc. Un film qui s'efface de lui-même sous les discours qu'il ne manquera pas de susciter.
2) Comme un film moins sympathique qu'il n'y paraît. Un film qui tient à sa raideur pour ne pas manquer une miette alors même que c'est de temps qu'il manque : Cantet creuse dans son récit, dans cette année scolaire, de profondes ellipses qui empêchent le film d'être aussi contemplatif que ses scènes, parfois, le sont. Blocs de temps égarés dans cette année ramassée, rien ne vient, comme chaque fois mystérieusement chez Pialat, faire lien. Exemplairement chez Pialat, pour rester chez les réalistes, la scène de la dalle qui retombe sur le pied de la logeuse juste après la mort de Van Gogh, cette manière de dire que la vie continue et de filmer ça, concrètement, cette vie qui continue pendant que le plus grand peintre du XIXème siècle vient de nous quitter. Voilà comment créer du lien, quelque chose qui seul sait faire tenir ensemble des blocs de temps disparates : de la vie, du vivant. Mais d'entre ces murs rien ne sourd qui ne soit pas senti, écrit, scénarisé pour ne faire que poser le problème, avec le ravissement de savoir que c'est déjà beaucoup. Dans ce cas le film manque son objet puisqu'il n'en a plus.
En témoigne la scène idoine, qui est pourtant ici complètement ratée : on vient d'annoncer que la mère du petit Wei, un brillant élève de la classe de François Marin, notre héros, a été arrêtée et qu'elle va être expulsée vers la Chine. Bon. Silence pesant, questions gênées. Et puis une prof se lève, balbutie qu'elle ne devrait pas mais que bon... c'est pas le moment... là... Mais bon voilà... je suis enceinte ! dit-elle avant de faire déboucher une bouteille de champagne : félicitations ! lui répond-on du fond de la salle, et puis les verres trinquent, ça n'est pas oublié non, c'est juste que la vie continue. Sauf que la vie coince ici, elle coince par un trop d'application, toujours cette raideur du plan en face d'un sujet raide : c'est du lourd ça, du sacré sujet de société, au cœur de la discorde politique, déjà débat national. Alors que voulez vous que la vie continue après ça ?
Le prof qui craque, les discussion sur la valeur d'une sanction, l'angoisse des emplois du temps, tout cela bien sûr, et surtout venant des collégiens eux-mêmes (tous magnifiques), toute cette vérité du monde de l'école se donne bien ici, par touches disparates. J'ai moi-même éprouvé cette angoisse de l'emploi de mon temps futur, la salle des profs du film est bien une vraie salle des profs et ce qu'il s'y dit, je l'ai maintes fois entendu, mais tout cela pris dans le grand bain de l'établissement tout entier, sur une année scolaire. Ici, on appréhende la salle des profs par des visages en gros plan, des cas venus se présenter à nous, comme si les comédiens annonçaient chacun leur rôle à jouer. A prendre le risque de se tenir ainsi Entre les murs, risque qui convenait certes au roman d'origine, Cantet ne s'est pas douté un seul instant que la littérature, ce n'est pas le cinéma. Choisir de restreindre son roman aux seules salles de classe et des profs, c'était pour Bégaudeau trouver une caisse de résonance pour mieux faire entendre plusieurs langues, que voulait mêler l'écriture. La langue du prof et celle de ses élèves, l'écrit et le parlé, le discours et la répétition, tout ce qui faisait de l'écriture le laboratoire de cette rencontre linguistique. Pour être réaliste, un roman peut se permettre d'abstraire une partie du monde. Mais si le roman abstrait le monde, le film, lui, l'exclut à s'enfermer dans des murs qui ne font pas entrer la société comme sans doute l'auraient voulu ses auteurs. Rien de la société, rien qui ne soit vivant, qui circule vraiment sinon sur un bout de cour qui évoque désespérément la prison (1). Rien pour relier ces "vérités disparates" dans un vrai morceau (j'allais écrire "ruban") de réel.
Entre les murs pose les questions avec l'air de ne pas y toucher, on laisse le spectateur se débrouiller, même si certaines scènes, lourdes de sens ainsi ramassé, lui font bien comprendre que "tout n'est certes pas si simple", et qu'il faut être ouvert, discuter, etc. Mais à trop pousser ces questions hors de lui, le film sort de la relation pédagogique qu'il a d'abord instaurée avec nous, spectateurs. Des questions que fatalement, il surplombe. Et ça, ce n'est jamais bon.