Bastille, 29/03
O.J. ( hors-champ, J.L, J-P.T, J-S.C : quelques membres de l'ancienne équipe Cahiers).


Vieille question de la légitimité critique : à quoi sert-on ? La réponse, forcément édifiante, veut que l’on mette en place un discours là où il n’y en a pas : du signifiant dans l’échange, du sens, un mode d’emploi ; la critique comme manière de se sentir un peu moins seuls face à l’œuvre, de dégager, hors la relation verticale d’un soi et d’un grand autre, une horizontalité somme toute plus démocratique de partage du regard, qui répondrait au credo des parnassiens et des symbolistes de la fin du XIXème siècle (pas de « suffrage universel » dans l’art), par l’idée qu’un partage de sa réception est néanmoins possible ; faire valoir une part d’objectivité, une réalité de l’œuvre – une preuve - dans ce que des regards multiples peuvent avoir de commun. Si l’art vaut comme exception (Godard : à la règle de la culture), sa réception est dans l’ordre de la ressemblance, du point commun qui d’un regard à l’autre construit une vérité de l’œuvre. Faire de la critique revient donc à espérer que son regard, les opérations qui le constituent et dont l’écriture qui nous occupe, patiente, doit faire le relevé le plus précis possible, soient le lieu d’un probable échange. Belle fonction de la critique, et beau souci qui depuis toujours nous occupe : l’œuvre comme lieu de passage où rencontrer moins son propre regard que celui des autres, espérer ce moment, actualisé par le cinéma tel qu’en sa légende, de regards tous portés en même temps, vers le même endroit. Communion évidemment illusoire, mais qu’il faut penser dans l’exercice critique comme la seule manière d’appréhender l’œuvre dans ce qu’elle a d’irréductible : sa capacité à parler profondément, hors le langage, au plus de gens possible. Non pas au sens d’un « suffrage universel », d’une majorité écrasante (ce monstre froid, sans visage, ni même identité, cette suite de chiffres, le « public »), mais à celui de « plus, c’est mieux » : trois vaut mieux que deux qui vaut mieux que un, etc. La critique, c’est une solitude qui ne se suffit jamais à elle-même, une solitude qui se prépare à de multiples rencontres. « A quoi l’on sert » n’est donc pas tant la question. Plutôt : « à qui ».
