Feux rouges de Cédric Kahn

Vu Feux rouges dans une salle à peu près vide. Impression de me trouver moi aussi dans l’habitacle de la voiture (car à peu près seul) qui entraîne toute la première partie du film derrière elle. Idée centrale, un peu bateau mais presque nouvelle d’être ainsi mise en forme par un cinéaste décidément très doué : la voiture comme cinéma de poche, lieu interlope de l’intime et du social tout ensemble, où l’on projette aussi bien que l’on reçoit les images du dehors et/ou du dedans. Dérive nocturne, celle d’Antoine Dunan, agent d’assurance qui décide de quitter les rails de sa vie quand sa femme préfère prendre le train, pour ne plus subir les monologues avinés d’un mari perdu. Elle quitte l’enfer tout soudain pour, peut-être, en trouver un autre…
La disparition de la femme fait un trou dans le film, qui dès lors peut aller où il veut. Scénario de fer, adaptation de Simenon : pourtant, c’est là sa force et son implacable étrangeté, bien qu’encadré, il sait se perdre, aviné lui aussi ; Feux rouges tangue, le cadre faussement porté par son axe, prêt à décrocher à la première bretelle. Rare sentiment d’un suspense aussi dégagé de tout arbitraire scénarique, inquiétude du réel qui menace à tout moment de faire peser son poids sur le fantasme du personnage.
Hypothèse : Kahn du côté de Pialat. Stars bouffées par le réel (idéalement : Police), vieux désir de Pialat que de faire du cinéma de genre (son goût jamais démenti pour un certain cinéma de papa) avec suffisamment de contraintes déterminantes pour en arracher quelque chose, un morceau de vérité en plein milieu du raout « qualité française ». Kahn esquive Bouquet, efface Darroussin à le filmer de si près, ne filme plus que des corps embarqués par la nuit (pour ça, il est sans doute le meilleur : qu’on songe aux plans extraordinaires de Charles Berling filant Robert Kramer au début de L’Ennui). Pour finir, belle idée de faire repartir le couple en plein soleil, sur la toute fin, au sortir de l’horreur : pas de happy end malgré la réconciliation ; simplement, la vie continue, le réel avec, désespérément ou joyeusement idiot, c’est selon.

Sébastien Bénédict