Revu A nos amours, dans l’excellente éditions DVD proposée depuis la fin de la semaine dernière par la Gaumont. On se souvient que Pialat, dans une interview donnée peu de temps avant sa mort, disait préférer le Loft à toutes les Amélie Poulain hors d’âge. Nul ne doit s’en étonner. Pas, (ou peu) de provocation chez Pialat : A nos amours constitue le summum de la manipulation, à tous les niveaux. Foin de naturalisme. Acteurs piégés (à leur propre jeu, cela fait toute la différence), spectateur ballotté de toutes parts. Croirait-on que Pialat, ou les anonymes réalisateurs de l’émission de M6, se contentent d'attendre que « ça se passe » ? Croira-t-on vraiment, dans le cas du Loft, à une totale absence de mise en scène ? Le Loft n’est pas un flux. Pas plus que le film de Pialat, troué de partout. A faire l’aller-retour entre ses personnages, Suzanne pour seul fil rouge, Pialat n’est pas loin, en effet, des ruptures qui constamment tranchent la continuité de Loft Story, défont la trop belle unanimité d’une jeunesse rendue à ses corps qui tous buttent les uns contre les autres, s’affrontent, et parfois manquent au regard, disparaissent un temps dans la solitude d’une invisibilité télévisuelle temporaire, avant de reparaître, jamais vraiment les mêmes, en position pour une nouvelle stratégie. Suzanne reparaît elle-même toujours plus mystérieuse d’une séquence à l’autre d’A nos amours, elle qui si souvent change de partenaire, s’affronte aux multiples possibles qui sont autant de vies par procuration. Comme pour elle, il y a aussi un ailleurs pour les lofteurs, sous les sunlights ou dans l’oubli, un hors-champs temporaire ou définitif.

On ne se souvenait pas, chez Pialat, d’un tel jeu d’acteur. Vrai, faux, peu importe. Rarement la diction n’a eu moins d’importance, rarement l’artificiel des cas de figures, des postures, des cris poussés trop fort, n’a à ce point débouché sur le réel, son absolu et absurde mystère. Pialat retourne sur lui-même le « paradoxe du comédien » cher à Diderot : ces gens sur l’écran sont tout autant acteurs que personnages. La vérité des situations tient tout entière dans le jeu, et lui seul. C’est parce que Besnehard est dans le sur-jeu qu’il trouve son personnage, parce que Bonnaire s’invente actrice qu’elle s’invente aussi femme en devenir, parce que Pialat reste metteur en scène en jouant qu’il est le père, parce qu’Evelyne Kerr, enfin, est jalouse de Bonnaire, que sa jalousie d’actrice contamine son personnage de mère. Tout cela est joué, visiblement joué : on ne cherche pas à le faire oublier, bien au contraire ; alors la vie peut passer d’elle-même dans le film, infaillible méthode, résolument anti-naturaliste. Bien sûr, aucun n’est lui-même, ici, sur le mode de l’acteur non-professionnel qui jouerait son propre rôle. C’est toujours le jeu qui doit révéler une part de soi qui est aussi le personnage. Que font les lofteurs ? l’inverse et somme toute la même chose : non plus partir du jeu pour être soi, mais partir de soi pour être au jeu. Car le Loft est un jeu, ne l’oublions pas. Real TV, c’est comme le Real Ciné de Pialat, un bel oxymoron, l’équation salutaire que le cinéaste, il y a vingt ans, mettait en place sur les brisées de Renoir.

Sébastien Bénédict.