Emmerich vs. Moore




Surprise : le vrai "brûlot" alter-mondialiste ne serait pas le film de Michael Moore mais bien le dernier opus de Roland Emmerich, autrefois réputé pour ses fresques droitières bien à leur place au sein de l'empire Fox. On l'a vu hier et c'est un fait : la fresque écolo du champion toutes catégories du blockbuster facho réussit à faire froid dans le dos et s'avère porteur d'une charge politique redoutable : contraints de fuir la glaciation de l'hémisphère nord, les américains émigrent vers le sud pour voir la frontière du Mexique se fermer aussitôt. Les voilà clandestins. Les autres doivent faire de même : c'est le Tiers-Monde qui devient la seule puissance mondiale désormais viable... même avec de gros sabots, il est fort à parier que Le Jour d'après, qui tire à vue sur la Fox elle-même, soit stratégiquement à la meilleur place pour espérer trouver quelque efficacité...

S.B.

On se fait un break ?




C'est reparti pour le second barnum télé après Cannes, avant l'Euro et les J.O. Ce qui est bien avec Roland-Garros, c'est qu'on ne peut jamais être déçu : on peut toujours avoir son favori (que va donner Roddick cette année ? Mais surtout : y a-t-il en lui un nouveau Mc Enroe ? -comme personnage s'entend), les risques, surtout au premier tour, sont réels pour tout ceux qui ont quelque chose à perdre. Pour les autres, il y a toujours un nom à se faire (bienvenue, côté français, à Haenel, Escudé, Mutis et Julien Jeanpierre), une entrée inversemment proportionnelle (donc fracassante) à la sortie d'un grand joueur (Agassi), ou d'une joueuse prometteuse (Henin). En un mot, tout est possible. Plus que tout autre tournoi, celui de Roland-Garros sait ménager ses effets, inverser les tendances, par l'alchimie de ces corps surentraînés et de cette surface ô combien délicate qu'est la terre battue, véritable houle pour tous ceux qui s'y aventurent. La terre battue, c'est aussi bien la terra incognita des scores à venir. Comme chaque année, la télé rejoue les grands duels de nos westerns chéris, à ceci près (et c'est heureux) que cette fois les "méchants" aussi peuvent gagner.

S.B.


Travellings fatals



Avant Elephant (Gus Van Sant), il y eut Elephant (Alan Clarke). Proposé en super-bonus du DVD édité par MK2, de quoi transformer le téléviseur de votre salon en brêche ouverte sur l'indicible. Je ne sais plus qui a dit que la morale était affaire de travelling (je blague : chacun sait qu'il s'agit de Luc Moullet. Les petits malins ou les inattentifs qui auront pensé à Godard devront repasser. Lui, c'est l'inverse. Pour les autres, un quizz : dans quel article ?) Les travellings de Clarke, évidemment, ont à faire avec cette morale. Rappel des faits : le cinéaste filme, sur quarante minutes, une succession de meurtres apparemment gratuits, qui sans chaque fois obéir au même scénario, répondent de la même structure. Le meurtrier (accessoirement la victime) est filmé de dos, marchant rapidement vers sa proie (ou sa mort), en un long mais rapide travelling. Meurtre. On suit le meurtier qui repart d'où il vient. Plan fixe sur la victime. Chaque mise à mort marque l'arrêt du travelling, filmée dans la continuité du mouvement, inéluctable, sans apprêt particulier. La mise en phase du mouvement, fût-il fatal, avec la vie elle-même, puis la chute du corps une fois le cadre fixé, semblent la seule représentation possible, le résultat d'une adéquation implacable. C'est cela, la morale d'une image : l'adéquation d'une caméra et de ce qu'elle filme, sans que l'on puisse envisager même autre chose.
La succession, cependant, n'est pas le retour du même. Le film tire sa force de ses variations, dont deux au moins marquent le point culminant d'une oeuvre qui a moins pour sujet le meurtre que la mort elle-même :
1°) deux hommes marchent côte à côte dans la campagne irlandaise; au loin, la silhouette d 'un homme (celui qui va tirer). L'homme se rapproche, les croise. Leur marche continue un moment, on sait que l'un d'eux va mourir. La balle est tirée hors-champ, l'homme de gauche s'écroule.
2°) Le meurtrier s'approche d'un terrain de foot : on lui envoie la balle du pied, il la renvoie. Suit une série de passes, du tueur aux joueurs et ainsi de suite. Hitchcockien suspense d'un jeu de passe qui se double d'un second, beaucoup plus pervers, auquel est convié le spectateur : celui, bien connu, de la patate chaude. Qui aura le ballon assez longtemps sans le relançer aura sans doute droit à une autre balle en retour. Celle du tueur lassé de jouer.
L'indécision règne, à l'image de ces différents suspenses mis en place par Clarke. Règlements de comptes, meurtres gratuits ? C'est vers la seconde hypothèse que semble aller le film. A la toute fin, deux hommes arpentent les couloirs d'un hangar vide, rejoignent un homme qui semble les attendre. Là, l'un des deux hommes se place face au mur, l'homme qui les attendait tire. De la gratuité à l'abstraction, à l'absurde, Elephant dilue son sens mais ne perd jamais de vue son sujet : on est vivant, l'instant d'après, on est mort. Entre les deux une seconde, pas plus. Deux ou trois hommes qui se croisent. Effroyable facilité du geste qui apparemment conduit à celle de l'acte. Du geste à l'acte, entre tirer et tuer, le spectateur sent le sol s'effondrer sous ses pieds.

S.B.


Cannes où es-tu ?




Cannes vu d'ici...

Canal + au banc d'essai après cérémonie d'ouverture. Que s'est-il dit sur le premier plateau direct de Canal ? Que "Troie" était l'un des films les plus attendus (Weil). Que la sélection 2003 pouvait enfin se faire oublier : pourtant beaucoup plus radicale qu'on ne l'a dit, celle-ci avait seulement le défaut de n'être pas assez lisible aux yeux des professionnels de la profession. Pas glamour en somme. Mais quand le glamour revient, Canal + de retour devant le Martinez, on peine à s'entendre parler de cinéma, glamour ou pas. Bern n'y connait rien, Weil n'en peut plus de faire valoir son carnet d'adresse (désespérément inutile à toute élocution un peu éloquente sur ce qui se joue ici), Wizman trop dandy, trop ailleurs (ou alors en plein dedans, dans la télé et elle seule, mais c'est une autre question). Une autre question ? Posons-là, pourtant : ce que peut la TV, c'est seulement redoubler la mythologie cannoise, pour ceux qui n'y sont pas. Redoublement fashion d'un festival qui fait sans cesse refluer la marge (les stars, etc.) en son centre (le cinéma) et son centre vers la marge. Flux et reflux d'une messe chaque jour dite à heures fixes entre les salles et les marches qui mythologiquement, pour tout téléspectateur, ne peuvent conduire qu'à la salle, celle qui idéalement projeterait tous les films. Cette salle, celle de la sélection officelle, du Palais, regroupe imaginairement toutes les autres, disséminées dans le hors-champ d'une télévision qui ne peut quitter les marches (ou la plage afférente), sans perdre un peu d'elle-même, à moins de se retrouver en direct d'un cinéma qui hors les conférences de presse ne se dit pas. Parole de cadre fixe sur l'invité chaque fois brièvement interrogé, paroles découpées de la conférence du jour, citations diverses, rien n'est seulement dit de ce qui, dans l'ordre du bavardage, construit patiemment une atmosphère, un discours qui sans être celui du journaliste ou du critique, pourrait ainsi pris sur le vif par une caméra baladeuse, donner à voir autant qu'à entendre la température du festival. Dès lors, rêvons un peu, la télé et le cinéma seraient enfin face à face, dans la rue, entre deux files, deux séances, à se regarder, se jauger, l'une en phase avec la marge, l'autre qui discrètement laisserait entrevoir le centre.

S.B.

Au commencement du monde




Récemment découverte, voici ce que beaucoup considèrent comme l'entrée d'une cavité qui pourrait bien être la plus ancienne grotte connue à ce jour. Comme si c'était là que tout avait commencé...

Que sont nos héros devenus ?





Si l'on compare les séries télé françaises et américaines, une chose, d'abord, saute aux yeux.

Bon, évidemment, les premières sont nulles, non avenues face à la déferlante outre-atlantique. C'est un fait. Un axiome. Les fictions policières et rurales qui font le quotidien du spectateur herzien made in France n'ont d'autre credo qu'idéologique : au figuré comme au propre (hélas), faire en sorte que les vaches soient toujours bien gardées. Idéologie réactionnaire que nous n'avons pas à envier aux américains, à ceci près que ceux-là ont un imaginaire mythologique suffisamment puissant pour décoller du plancher (des vaches) et investir à grandes enjambées le rayon mise en scène. Au supermarché des séries usinées par les chaînes câblées (HBO) et autres networks droitières (la Fox de Murdoch), l'industrie dessine malgré elle la diversité d'une production qui ne cesse de prendre le problème à bras-le-corps : il s'agit pour l'Amérique de se donner à voir dans tous ses Etats, de toute sa stature malade. Alors, tous les moyens sont bons. Du plus réac au plus progressiste, sur un champ d'action certes nettement plus large que le nôtre (on ne doute pas que question prise de risque, via la conséquente diversité du public ciblé, cela facilite la tâche).

Mais surtout, disais-je d'entrée, une chose avant toute autre nous saute aux yeux : la télé U.S., contrairement aux programmes français, fait constamment état d'une mémoire. Il nous manque, c'est certain, cette salutaire porosité de la frontière qui sépare le cinéma de la télé, cette mémoire des images qui a de tout temps hanté la nation américaine, jusqu'à sa politique et partant son histoire. Là-bas, la télé est un relai, une manière de faire le point sur les acquis du cinéma pour les adapter à ce plus récent médium. C'est tout le problème des Sopranos (comment exister après le cinéma), série qui n'hésite pas à en passer par la crise, à faire un détour pas seulement imagé par la psychanalyse. Sur le divan de la TV, les mythes se racontent, d'autres encore ont à coeur de questionner leurs prédecesseurs dans l'imaginaire du public. Que serait, par exemple, Harry Callahan aujourd'hui, définitivement passé, Eastwood oblige, dans le camp du classicisme ? Quel flic, quel héros ou anti-héros pour incarner ce que l'Amérique est devenue ?

Car à voir ses séries télé, l'Amérique, certainement, devient. Elle avance (en mieux ou en pire), elle change. A la télévision, la France, elle, reste toujours la même, loin d'un quelconque souci "réformateur". Callahan, lui, est devenu Vic Mackey (Michael Chiklis) : dans The Shield, l'idéologie éclate en forces contradictoires qui traquent la réalité des rues dans sa complexité, et fondent la souveraine ambiguïté qui travaille au corps cette série impressionnante, addictive et perturbante. Tony Soprano sait qu'il doit frayer avec Tony Montana, Vito Corleone ou Carlo Birgante, Mackey qu'il doit composer avec L'Inspecteur Harry voire le Bad Lieutenant. Et plutôt que de passer d'un coup de l'autre côté, d'investir sans se retourner le champ du mal, celui-là, au contraire, ne fait que des allers-retours, de part et d'autre de la mince frontière qui sépare le camp moral du chaos.

En d'autres termes (plus larges), "l'Axe" trop évident qui à l'échelle nationale donne celui de Bush et des républicains : forgé par sa mémoire du cinéma, The Shield se situe ainsi à l'exacte croisée du champ intime et du champ national, trouve encore la force, après maints héros-symptômes créés par le film noir et le cinéma post-vietnamien, d'incarner l'Amérique. Car l'Histoire de cette dernière est aussi celle de son cinéma. Car du network à la fiction, les américains n'hésitent pas une seconde à franchir le pas, à faire le relais entre le réel et son toujours critique artefact.

S.B.