Que sont nos héros devenus ?


Si l'on compare les séries télé françaises et américaines, une chose, d'abord, saute aux yeux.
Bon, évidemment, les premières sont nulles, non avenues face à la déferlante outre-atlantique. C'est un fait. Un axiome. Les fictions policières et rurales qui font le quotidien du spectateur herzien made in France n'ont d'autre credo qu'idéologique : au figuré comme au propre (hélas), faire en sorte que les vaches soient toujours bien gardées. Idéologie réactionnaire que nous n'avons pas à envier aux américains, à ceci près que ceux-là ont un imaginaire mythologique suffisamment puissant pour décoller du plancher (des vaches) et investir à grandes enjambées le rayon mise en scène. Au supermarché des séries usinées par les chaînes câblées (HBO) et autres networks droitières (la Fox de Murdoch), l'industrie dessine malgré elle la diversité d'une production qui ne cesse de prendre le problème à bras-le-corps : il s'agit pour l'Amérique de se donner à voir dans tous ses Etats, de toute sa stature malade. Alors, tous les moyens sont bons. Du plus réac au plus progressiste, sur un champ d'action certes nettement plus large que le nôtre (on ne doute pas que question prise de risque, via la conséquente diversité du public ciblé, cela facilite la tâche).
Mais surtout, disais-je d'entrée, une chose avant toute autre nous saute aux yeux : la télé U.S., contrairement aux programmes français, fait constamment état d'une mémoire. Il nous manque, c'est certain, cette salutaire porosité de la frontière qui sépare le cinéma de la télé, cette mémoire des images qui a de tout temps hanté la nation américaine, jusqu'à sa politique et partant son histoire. Là-bas, la télé est un relai, une manière de faire le point sur les acquis du cinéma pour les adapter à ce plus récent médium. C'est tout le problème des Sopranos (comment exister après le cinéma), série qui n'hésite pas à en passer par la crise, à faire un détour pas seulement imagé par la psychanalyse. Sur le divan de la TV, les mythes se racontent, d'autres encore ont à coeur de questionner leurs prédecesseurs dans l'imaginaire du public. Que serait, par exemple, Harry Callahan aujourd'hui, définitivement passé, Eastwood oblige, dans le camp du classicisme ? Quel flic, quel héros ou anti-héros pour incarner ce que l'Amérique est devenue ?
Car à voir ses séries télé, l'Amérique, certainement, devient. Elle avance (en mieux ou en pire), elle change. A la télévision, la France, elle, reste toujours la même, loin d'un quelconque souci "réformateur". Callahan, lui, est devenu Vic Mackey (Michael Chiklis) : dans The Shield, l'idéologie éclate en forces contradictoires qui traquent la réalité des rues dans sa complexité, et fondent la souveraine ambiguïté qui travaille au corps cette série impressionnante, addictive et perturbante. Tony Soprano sait qu'il doit frayer avec Tony Montana, Vito Corleone ou Carlo Birgante, Mackey qu'il doit composer avec L'Inspecteur Harry voire le Bad Lieutenant. Et plutôt que de passer d'un coup de l'autre côté, d'investir sans se retourner le champ du mal, celui-là, au contraire, ne fait que des allers-retours, de part et d'autre de la mince frontière qui sépare le camp moral du chaos.
En d'autres termes (plus larges), "l'Axe" trop évident qui à l'échelle nationale donne celui de Bush et des républicains : forgé par sa mémoire du cinéma, The Shield se situe ainsi à l'exacte croisée du champ intime et du champ national, trouve encore la force, après maints héros-symptômes créés par le film noir et le cinéma post-vietnamien, d'incarner l'Amérique. Car l'Histoire de cette dernière est aussi celle de son cinéma. Car du network à la fiction, les américains n'hésitent pas une seconde à franchir le pas, à faire le relais entre le réel et son toujours critique artefact.
S.B.


