Si 1969 fut incontestablement une année érotique, c’est qu’elle annonçait les suivantes. Le porno seventies actualise chaque fois l’expérience d’un continent perdu, même si l’acte sexuel y ressuscite le présent. Présent toujours renouvelé des corps enchâssés, mais fondu dans une aura de souvenirs, un décorum tout ensemble morbide et joyeux.

Un film, un seul, peut prétendre à incarner ces années 70 au plus haut point. Ce qu’elles furent et ce qu’elles sont devenues. C’est un porno. Une variation féminine de La Grande Bouffe de Ferreri, un film qui date de l’année de ma naissance. 1976. Il s’appelle Mes nuits avec… Alice, Pénélope, Arnold, Maude et Richard. Un film de Frérédic Lansac, l’un des auteurs les plus inventifs, les plus subtils de l’âge d’or du genre, avec l’inoubliable Dawn Cummings.

Quatre femmes décident de se suicider de plaisir, dans une vaste demeure tenue par un valet muet à l’érection permanente. L’héroïne se masturbe, un soir, devant les tombes de ses amies tombées au champ d’amour. Depuis l’au-delà, celles-ci racontent leurs derniers instants à celle qui s’apprête à les rejoindre. Pour finir, elles s’attachent à la faire changer d’avis.

Toute la philosophie des seventies, leur histoire, se trouvent concentrés ici, où le porno pouvait laisser espérer un « tout est possible » qui ne le fut jamais. Construit sur un long flash-back, le film de Lansac inscrit sa fin dès le début, porté par un principe de plaisir sans entrave, mais sans innocence. Qui conjugue l’instant et le souvenir, et surtout, connaît son propre mythe. Lansac sait qu'un âge d'or doit disparaître, ni plus ni moins. Somme toute, voilà ce que raconte son film.

N’ayez crainte, cependant : ici, pas de moralisme. Mieux : une morale. Et si Mes nuits... peut sembler morbide, c'est seulement en apparence. Joyeux, surtout. D’une joie sans leurre. D’une belle lucidité qui rend ces corps aussi émouvants que possible, sait conjuguer violence et douceur. Ici, le corps féminin parle, revendique sa liberté jusqu’à en mourir. Car du Sexe qui parle à La Femme objet, Lansac fut peut-être l’un des rares à utiliser le porno à des fins féministes. Dans Mes nuits.., la jouissance des femmes garde son secret bien gardé, sous les oripeaux psychés d’une mise à mort belle comme un abandon.

S.B.