La preuve par sept

Sept minutes. On apprend à George W. Bush, président des Etats-Unis, que l'Amérique vient d'être touchée, sur son propre territoire. Bush ne réagit pas, continue ce qu'il est en train de faire (à peu près rien, un livre vaguement ouvert sur les genoux, devant une classe de maternelle, quelque part en Floride). Cela dure sept minutes, preuve à l'appui : un compteur au bas de l'écran. Sept minutes ? La plupart du temps, la scène est montrée du doigt comme un moment de cinéma (amusant comme pour ses défenseurs, un film semble devoir faire "son cinéma" sur des moments, en lieu et place de sa totalité). Que Moore fasse "son cinéma", rien n'est plus sûr. Du cinéma, c'est autre chose. Si tel était le cas, la scène eût duré effectivement sept minutes. Sept longues minutes de silence, le regard de Bush perdu au loin. Mais pas question pour Moore d'installer la scène dans sa durée. Il faut aller vite, pas le temps de réfléchir : la scène est coupée (les différents états du compteur sont là pour authentifier la chose), elle sert de tremplin au roi de l'agit prop made in USA pour dénoncer les accointances économiques du clan Bush avec la famille Ben Laden. Photos et reportages se succèdent, entrecoupent la vision de Bush seul face à une adversité qui ne dit pas encore son nom. Une seule séquence qui parlerait d'elle-même ? Impossible. Alors Moore en rajoute, commente cette image forte, la recouvre d'une parole intarissable qui multiplie les hypothèses. A quoi pense Bush à ce moment précis ? effet Koulechov garanti, Bush prend tout à coup la voix de Moore, les images d'archive censées alors illustrer sa pensée : souvenir de son père, de Carlyle industrie, de ses rencontres avec le clan saoudien, de la difficulté qu'il y aurait à devoir composer avec ses alliés d'affaires, devenus du jour au lendemain ses ennemis sur la scène internationale... D'aucuns (malheureusement pas mal de monde, semble-t-il), auraient l'outrecuidance d'appeller ça un geste de cinéaste. Sept minutes de détournement propagandiste insupportable et voici la machine de guerre lançée.
C'est quoi au juste, Fahrenheit 9/11 ? C'est dire, sans s'occuper du reste, que Bush et son administration sont des méchants. Le reste, c'est le cinéma. Il ne saurait se résumer à cette seule affirmation.
S.B.







