Sans micro

Clean, d'O. Assayas
Interlope et sans attaches, Clean est le plus beau film d’Olivier Assayas depuis fort longtemps. Il s’agit moins pour lui de faire un point quelconque sur le rock, sa mort supposée, son « après » qui n’en finit plus de durer, que d’en attraper l’évanescence. Si, comme le chantait Neil Young en souvenir de Johnny Rotten, « rock ‘n roll is here to stay », Assayas cherche à trouver, sur une cartographie abstraite, le « here » qui ferait défaut, cet endroit fluctuant de la scène rock contemporaine : nulle part et partout, de préférence en sous-sol ou dans quelque no man’s land industriel, entre deux avions, deux trains, toujours là mais toujours en partance, il s’incarne ici dans la figure froissée de Maggie Cheung, comme un souvenir, une blessure qu’il ne faut surtout pas refermer, gardée intacte par la douleur. Tout jugement suspendu, Clean n’est pas un impératif catégorique ; seulement un état de veille nécessaire au recommencement, au carrefour d’une vie supplémentaire. Sans céder à la dépression, tout juste à la mélancolie, le film veut tester ce qui reste de croyance dans nos vies et partant dans le rock. Quelle énergie est encore possible aujourd’hui ? Celle de cette jeune femme, qui au début du film chante dans la fumée d’un background de Vancouver, celle d’Assayas qui ne cesse de décadrer, recadrer, souvent par le point, sur son visage effacé dans la lumière trop blanche, dans le flou, seul point de repère sur lequel il faut toujours revenir, « épinale » image de la captation rock : celle-là même qui va servir tout au long du film, image vue cent fois d’un visage crispé sur le micro, agonisant son souffle par un cri ou un murmure. Belle idée que d’arrêter alors la musique, pour ne plus filmer ces personnages qu’en gros plan, la tête un peu penchée, cette fois sans micro pour les soutenir. La parole se substitue au chant, forme un flux sans cesse interrompu, qui rythme le film entre silence et confessions. Comme s’ils chantaient quelque chose cependant, sans rien qu’une voix blanche pour égrener le réel, sans autre son que la voix, dépourvue de toute harmonique, tout juste chuchotée sinon douloureusement criée, une voix perdue, loin du rock qu’il s’agit dès lors de reconquérir. Après la mort de son compagnon, Emily (Maggie Cheung), doit faire son deuil, remonter à la surface, retrouver et redonner confiance, pour, au bout du chemin, récupérer son fils. Parcours sulpicien certes, mais finalement transformé par le dernier plan du film : on y voit Emily revenir au micro, la musique réentendue, le chant ressuscité, réinvestir son quotidien dans le rock retrouvé. Le rock, où l’autre fils perdu qu’il faut se remettre à aimer.
S.B.


