Au commencement était le verbe




Voici un texte truffé de premières phrases (entières ou tronquées) qui ouvrent des romans célèbres. A vous de jouer.

Aujourd'hui, maman est morte. Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l'Evêque lui ont envié sa servante Félicité qui longtemps, s'est couchée de bonne heure. Elle est morte ce matin, changée en véritable vermine, (comme mon ami Grégoire Samsa), dans la petite ville de Verrières qui peut passer pour l'une des plus jolies de la Franche-Comté. Elle est morte alors que j'étais pour ma part encore couché. "C'est le moment de croire que j'entends des pas dans le corridor" me suis-je dit à ce moment-là. Je n'eus pas à croire, ces pas résonnaient bien pour m'annoncer la nouvelle. Ca a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. Mais ce jour là, j'ai crié, j'ai pleuré. Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d'une manière un peu lourde et lente, dans le corridor qui accueillit la nouvelle, lorsque majestueux et dodu, Buck Mulligan parut en haut des marches, porteur d'un bol mousseux sur lequel reposaient en croix rasoir et glace à main : "ta mère est morte", m'a-t-il dit.
Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. J'y avais traîné aussi une bonne partie de la nuit, d'où que ce matin, j'ai appris la nouvelle en me réveillant péniblement. J'ai été réveillé par la mort de ma mère. Et ça m'a pas plu. Je suis un homme malade, je suis un homme méchant. Voilà pourquoi ça m'a pas plu. Buck Mulligan m'apparaît, donc. Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. La sienne. Il me dit la nouvelle, tourne les talons et rajoute : "je m'en vais".

S.B. (avec l'aide de quelques autres)

Eternel retour




24 Heures chrono, saison 3

D'où vient que la déception, celle qui nous cueille dès le début de la 3ème saison du marathon 24 Heures, nous semble, au fond, inévitable? Sans doute, elle est proportionnelle au tour de force des deux précédentes. Joies enfantines de la vitesse dans la 1ère, qui lance son sprint dès le départ, engage l'Amérique avec elle, ni plus ni moins, et concentre, en une fois, tout ce qui fait la grandeur d'un cinéma à nul autre pareil : art de la vitesse, justement, manière de raconter une (des) histoire(s) et, ne sachant faire que ça, le faire mieux que personne ; en multiplier, au même moment, les différentes pistes, toutes données au spectateur (à peu près) en même temps. C'est dans cet "à peu près" que se joue d'abord l'originalité de la série. Une manière de linéarité biaisée, lors même que l'usage du montage parallèle, associé au split-screen, n'est qu'un leurre. Une simple mise à plat dans la distribution des plans, qui cependant se suivent chronologiquement, là-dessus, le titre ne ment pas. Une fois le code esthétique mis en place, le programme doit tourner en rond ; à la série de faire croire, alors, que le spectateur se trouve au coeur d'un vortex, alors qu'il ne fait, depuis le début, que suivre avec maints personnages l'autoroute d'un scénario qui a beau se dérouler apparement en spirale, n'est jamais à l'arrivée que le dépli d'une ligne. Aussi, les quelques subtilités de mise en scène ne sont pas le fait d'un super-auteur omniscient ; plutôt la fabuleuse organisation d'un staff impeccable.

Après cela, que faire ? Ce que l'Amérique sait faire, là encore, mieux que personne. Recycler, aller plus vite, plus sombre, plus fort. La mise en place opérée, voir jusqu'où on peut aller : c'est bien le rôle d'une suite que de faire, a priori, oublier le premier opus (ou jet). Saison 2 : mission accomplie. C'est au troisième temps que ça se complique. Là, il faut faire autre.

Il manque à ce début de la 3ème saison de 24 Heures ce qui fait le génie d'une série comme Alias, sa petite soeur théorique, qui pose la question du changement de cap à tout bout de champ, autant dire, à tout bout de plan. Comment enchaîner veut dire: faire, dès que se peut, vaciller l'ensemble du récit sur ses propres fondations. Ce souci de montage, qui réunit ensemble images, affects et identités, 24 Heures n'a pu le faire sien qu'une fois pour toutes, charte à l'appui. C'est là qu'est le problème. Le temps réel, se "chantage au présent "qu'évoquait Daney à propos de la guerre du Golfe, impose une fois pris dans la fiction une lenteur de récit qu'aucune vitesse d'exécution ne peut véritablement effacer, une fois les habitudes prises par le spectateur. La boucle, vortex ou non, finit par se laisser voir, dès qu'un repère quelconque en vient à se répéter, à repasser, égal à lui-même, en dépit des différences de situation. Ce repère, personnage (Bauer, Almeida) ou figure, ne peut dès lors rien contre l'effet-métronome d'un éternel retour dans le champ, qui même déployé, en reste réduit à son rigide recommencement. Le techno-récit de 24 Heures, avec son beat ineffaçable, est condamné à l'évidement, pour donner à la seule figure droit de cité, perpétuelle installation. Installée, la série s'enferme dans le présent, quand Alias n'existe que sur la chaîne continue du temps.

S.B.

Du tout cuit




Jamais loin d'être grand sans cesser d'être bon, Michael Mann fait suffisamment confiance à son outil pour offrir ce qu'il sait le mieux faire. De la mise en scène. Il filme comme un DJ exalté reconverti au trip-hop. La caméra, c'est son truc. D'où que L.A, sur-filmée, se défile sans arrêt, que ses personnages (fais gaffe à tes marques, mec, tu jures avec le cadre) s'en trouvent tout raidis par la pose. Mann est un metteur en scène, un bon, mais jamais un cinéaste. Il lui manque ce qui le sépare de Melville, pour un sujet idoine : le sens du mythe. Delon, c'était ça : une statue, avec du mythe dedans, du mythe en creux, du mythe fantôme, du vide qui faisait écho au vent du monde. Pas la pose, non, la classe.
Mann s'en donne à coeur joie, avec un rien de métaphysique à la Borhinger (c'est beau, une ville la nuit). Le début est spendide, tout en recadrage inutiles, en vision à la fois panoptique et éclatée, mais rapidement, un problème se pose : s'il est bon dans la mise en place, il empêche constamment ses personnages de la quitter, leur place. L'empathie du chauffeur de taxi pour le tueur en mission et vice versa, on n'y croit pas. Parce que justement, on se dit depuis le début que tout est mis en scène. Collateral, puisque c'est de ça qu'il s'agit, est un film froid. Pas obsessionnellement froid, vertigineusement glacé, juste froid. Moins porté par un pseudo-fatum que par l'impossibilité d'imaginer même autre chose à ce qui va suivre. C'est tout vu. Tout visible, même, où le mystère et la nuit, éclairés pleins feux, viennent faire leur show en plongées délirantes et cadrages surentraînés. Mann est un pro. Il le sait. Pour lui comme pour nous, il sait que son film, c'est du tout cuit.

S.B.