Les cheveux de Julia / Le chignon de Mathilde

Le film : Le Mariage de mon meilleur ami (P.J Hogan, 1998). La star : Julia Roberts. A priori donc, rien que du glamour. Les français parlent de comédie "sophistiquée" à propos de la comédie sentimentale américaine, celle-là même, dite par Stanley Cavell, "du remariage". Dans cette fausse comédie du remariage (le mariage final n'est pas celui que nous attendions), il est justement question, de la bouche même de la star, de cette sophistication que semblent apprécier les français, eut égard à leur "crème brûlée" (Julia est critique culinaire dans le film), alliance parfaite, loin de la guimauve préférée par les américains. De la guimauve il y en a (un peu), dans ce Mariage, de la sophistication, beaucoup. Julia en fait son beurre, c'est sa marque de fabrique. Comme le sont ses cheveux. Une cascade de cheveux roux, de cheveux fous, comme une rime à ce rire qui lorsqu'il la prend, presque indécemment, lui fait lancer la tête en arrière, discret abandon secoué par les soubressauts du corps. C'est là une implacable chorégraphie de la séduction, à laquelle pas un spectateur, semble-t-il, n'a pu échapper. Mais il ya, dans Le Mariage de mon meilleur ami, une scène, une seule, où les cheveux de Julia échappent à cette sophistication de tous les instants. Un moment où, échappée sur le bateau qui les emmène, elle et son ami (qu'elle aime, il n'y a que lui pour ne pas le voir), ses cheveux vont être pris, sans le vouloir, au nez et à la barbe du scénario, dans une bourrasque de vent. Là, on pense bien sûr au texte de Bazin sur l'arrière-plan d'un quelconque western, lorsqu'il s'émerveillait de voir les branches d'un arbre agitées par la brise, intrusion du réel dans la prise de vue, vérité d'un cinéma qui par contrebande, rendait vrai, par ricochet, tout ce que l'on pouvait voir à l'image. Les cheveux dans le vent, Julia n'est plus une star. Ces cheveux rebelles (pas longtemps, à peine quelque secondes échappées au montage), infirment l'habituelle chorégraphie. Julia Roberts, alors, n'est plus qu'une femme, ce n'est plus un fantasme. Chimère encore, bien sûr, mais humaine cette fois. Beautés secrètes du cinéma : un peu de vent, et voici la face d'un plan, d'une star, irrémédiablement changée.
C'est ce vent qui manque, appelons ça une bouffée de réel, comme on dirait une bouffée d'air, dans Un Long dimanche de fiançailles. A quoi reconnaît-on un mauvais cinéaste ? A cela, précisément : Jeunet affuble Mathilde, son personnage (Audrey Tautou), d'un chignon inébranlable, lors même que du vent, en Bretagne, il y en a. De quoi faire voler les jupes des filles, de quoi donner une grâce au corps renfrogné de l'actrice, où, à défaut de la jupe, voir voler les cheveux défaits de la belle aurait donné un souffle de grâce diffuse, un peu de mouvement vrai, et, pourquoi pas, d'érotisme. Alors, Mathilde sera toujours Mathilde, jamais Audrey Tautou, engonçée dans le corset de plans surcomposés. Rien n'est laissé au hasard, tout doit faire signe et sens. Rien n'est laissé au vent. Au vivant ?
S.B.


