Son beau souci

Vu hier Rois et reines d’Arnaud Desplechin. Milieu « bourgeois », certes. Mais cela n’a évidemment aucune espèce d’importance. Desplechin filme depuis ce qu’il connaît, avec ceux qu’il connaît. Film de personnages avant d’être de l’auto-fiction, aucun « nombril » à l’horizon et beaucoup de générosité, romanesque, humaine ; et puis une vraie douceur dans le regard, même face à des choses cruelles, presque l’antithèse de la cruauté à l’œuvre dans Comment je me suis disputé. Assez peu porté sur les « coucheries », beaucoup sur la filiation, et de fait voilà un film qui se posant cette question (comment faire lien), ne cherche pas à s’inscrire nécessairement dans le contemporain. Moins dans une époque que dans la durée, dans la transition. Il est fort à parier cependant que d’ici trente ans on le trouvera très « années 2000 », ce film. Là, Desplechin, ce qui l’intéresse, c’est vraiment l’autre (pas de clan, de caste, c’est même tout le contraire : on sent l’air du monde affluer parmi les plans, c’est sans doute son film le plus ouvert, le plus généreux, encore). L’autre en tant que femme, en tant qu’enfant ou vieillard, tout ce que Desplechin n’est pas. Et ce qui est beau, comme dans Saraband, (qui est aussi un beau film féministe, arguant que les femmes seules sont du côté du vivant), c’est qu’un personnage comme celui de Nora soit le fait d’un homme, le cadeau d’un homme pour quelqu’un d’aimé, visiblement, d’amour fraternel, désintéressé.
De l’autre il est toujours question ici, à tel point que la mise en scène de Desplechin, très impressionnante dans son mélange de frontalité et de diffraction du récit, reprend à son compte l’évocation de Godard pour en faire une traduction en terme d’altérité : « montage, mon beau souci » aussi bien montage comme hétérogène, recherche de l’autre, justement. Deux personnages séparés mais toujours reliés font les deux faces de cette rencontre, une manière de tenter de les rapprocher malgré la collure, à partir de ce qui les différencie, voire les oppose. Aussi, on ne peut pas vraiment parler d’opposition entre les genres, d'un film qui tenterait d’être à la fois un drame et une comédie. C’est que la greffe ne cherche jamais à prendre, d’abord parce que le genre n’est pas ici un code plaqué sur des situations. Il est toujours le fait des personnages, de leur personnalité, de leur humeur, qui teinte le film différemment, selon que l’on a affaire à l’un ou à l’autre. Partir des personnages, c’est la meilleure manière de les faire exister. C’était le principal défaut de Comment je me suis disputé, où la mise en scène allait au contraire à leur encontre, les enfermait dans son dispositif, les étouffait. Enfin, c’est très beau cette histoire de familles recomposées, construites sur l’adoption, l’accueil de l’autre, justement. Magnifique épilogue de la rencontre au musée entre Ismaël et Elias, entre l’adulte qui parle à l’enfant comme à un adulte, et l’enfant qui réagit comme un enfant. Jamais la scène ne cherche à les rapprocher, et pourtant, parce que la différence est nommée par Ismaël (« tu es un enfant, moi un adulte, ce n’est pas la même chose, on ne peut pas être amis »), ces deux-là existent bien ensemble, hors de toute prostitution de l’un à l’autre, d’abord parce qu’en dehors de l’amitié (forcée par la cohabitation) ou de la paternité, ce lien trouve sa vérité, où l’adulte demande à l’enfant de le choisir et non l’inverse. A ceci près qu’il faut du temps : à Nora qui lui demande comment ça s’est passé, Ismaël répond : « je ne sais pas ». Autrement dit, ce qu’il a dit à l’enfant n’a pas encore porté ses fruits, il faut être réaliste. Il a parlé en adulte, il faut attendre que cette parole d’adulte fasse son chemin. Ce que fait le film : ouvrir une voie possible dans la durée qui l’excède, rendre ses personnages à la vie. L’impression, avec tout ça, que Desplechin parle aussi en adulte, enfin.


