Ce que nous voyons...

Si l’on peut tenir une image en son pouvoir, en faire un objet d’analyse, il en va autrement de sa puissance : tout ce qui échappe à la lecture. Au fond, on ne lit pas une image, parce que lire suppose un code, le langage, et que le code, c’est avant ou après, jamais pendant. L’image existe d’abord hors sa conception, hors sa réception, elle ne dit rien, elle montre. Que faire alors, face à elle, où trouver pour elle une définition adéquate ? Dire que l’image n’existe qu’en elle-même n’a pas vraiment de sens. Elle peut bien exister pour personne, si personne n’est là pour la voir ; il n’empêche, elle montre quelque chose. A l’analyse de passer outre ce qu’elle montre pour en passer par l’intention. Autrement dit ce qu’il y a derrière, ou avec elle (un cinéaste, un photographe, un reporter, un peintre), et à travers elle. Une image, si on veut la voir vraiment, on ne doit pas chercher à voir à travers, mais au dedans, plus exactement : en même temps qu’elle montre. Je regarde une image et c’est deux solitudes qui s’annulent. Je la fais exister parce qu’elle me fait agir, je la vois, elle, et sens que quelque chose est possible entre elle et moi.
Toutefois, même si je reconnais là quelque chose, au sens où l’image me ferait connaître une deuxième fois, renouvelant l’expérience d’un regard précédent, quelque chose m’échappe : ce qu’elle me montre ne s’adresse pas seulement à moi. Cette béance d’universel, cette idiotie du sens enfui dans la seule existence des formes emmêlées, je dois les faire miennes, mais là, c’est moi qui regarde et ce qu’elle montre n’est plus, au moins dans son infinie totalité. Dès lors, la manière idéale pour parler d’une image, serait d’en faire la description la plus plate possible, de sorte que ce que j’en vois pourra être partagé en toute équivalence par le plus grand monde de gens possible. C’est là, hors l’analyse, que la critique trouve son point de vérité : s’il faut juger d’un film, d’une photo, d’un peinture, il faut en passer par un procès-verbal. Tout jugement suppose une preuve, l’image doit contenir cette preuve aux yeux du monde et non plus seulement pour les miens. Mais cette image, il faut bien finir par l’accepter ou la rejeter. Et là, on n’y peut rien, s’ensuit un deuxième mouvement nécessaire : à moins de la laisser à l’indifférence des yeux de tous, je dois me la réapproprier à partir de ce que tout le monde en connaît, et partir à sa rencontre. Ne plus chercher dès lors sa seule vérité à elle, mais un peu de la nôtre. Un peu : c’est tellement fragile, une rencontre. Elle n’a lieu que dans un équilibre précaire : dans notre vérité doit subsister la sienne ; cette image, s’il me faut l’aimer, il me faut l’aimer à la fois seule et dans l’espace de sa permanence, faire avec ce qui la relie à d’autres.
On se dit que les images ont beau rester, elles n’ont plus d’existence dans le souvenir. C’est toujours pendant que ça se passe. Après, c’est trop tard. Une image, au fond, c’est cela : une éternité qui sans cesse doit accoucher d’un deuil.
S.B.


