Après plus de trente ans, Eastwood livre enfin son secret, son rosebud à lui. Secret derrière la langue, une langue ancienne et presque morte, et qu’il faut dévoiler la dernière heure venue. « Mo Cruishle » : mon amour, mon sang en gaélique, déclaration d’amour filial murmurée dans l’ombre, juste au bord de la nuit, à celle que Frankie Dunn a dans le même temps mise au monde et menée à sa fin. Elle, c’est Maggie Fitzgerald (Hilary Swank), jeune femme promise à la gloire du ring, lui, c’est Eastwood bien sûr : trente ans, c’est le temps qu’il a fallu au cinéaste pour faire ce film-là. Il ne l’avait pas prévu sans doute ; mais voilà, Million Dollar Baby ne pouvait être entrepris qu’ici et maintenant, à ce moment de l’état d’un corps qui n’a jamais cessé de parcourir, en plein ou en creux, une filmographie des plus cohérentes.

Mon amour, mon sang, mes films… C’est de ça qu’il parle, Eastwood. Du sang qui coule dans ses films, le sien : de son corps, qui vieillit et qui voudrait bien laisser une trace, patiemment construite. Le gaélique, cette langue connue des premiers émigrants, fait retour par la bouche du cinéaste en vieil homme fatigué. Elle nous dit que le temps, c’est la matière première du cinéma. Depuis trente ans, Eastwood fait avec ça, et a choisi son corps pour l’enregistrer. Cette histoire de filiation choisie, d’enfant perdu que l’on fabrique avec ses mains nouées, parmi les plaies qu’il faut réparer, et au fond sculpter, polir, match après match, c’est l’histoire d’un cinéaste et de ses films, ceux-là même que seule la filiation fait tenir ensemble. Ils sont la « chair de sa chair », les étapes de son corps, sa déchéance aussi : chaque rôle est ce qui manque à l’assomption du corps quand tout le ramène à sa vieillesse. Une manière de faire avec, le plus souvent, mais en même temps de lui donner un rôle, justement, à ce corps ridé dont il faut chercher le regard au fond du visage, perdu dans l’ombre et les souvenirs. Ce corps désespérément à lui et qu’il faudrait faire autre, par le truchement d’un film ; non plus seulement vieux pour rien, mais assez vieux pour faire ce sombre Million Dollar Baby, assez vieux pour transmettre quelque chose, une morale et un savoir-faire, une évidence dont la beauté ne peut être que consensuelle, oui ; mais au sens où tout le monde pourrait dire, d’un commun accord : « que c’est beau ! »...

C’est ce qu’on se dit. Et même qu’Eastwood tient là son plus beau film, film de la dernière heure cependant ; on sent bien qu’il vient terminer là quelque chose, et c’est comme dans son dernier souffle qu’il déclare enfin, dans la pudeur d’un clair-obscur, son amour de « père » à son actrice, à son œuvre, orgueil magnifique et pourtant susurré de celui qui d’un œil faussement froid, regarde sur un lit d’hôpital le chemin parcouru.

S.B.