Mythologies II : Drucker ou la mémoire

Michel Drucker est sympa. Très, même. Il vous regarde, vous sourit, vous sentez comme il vous admire, vous avez envie d’être son ami. Drucker, il n’invite pas, il reçoit. Vous êtes chez lui. Depuis quarante ans, Drucker fait de la télé, un peu comme Giscard s’invitait à la table du bon peuple françois. Du reste, c’est ce fond giscardien-là qui demeure, revient, plutôt, dans Vivement Dimanche, après le must mitterrandien période Champs-Elysées. Quoi qu’il en soit, Drucker est l’héritier d’une télé qui a toujours été du côté du pouvoir ; mieux : en a forgé l’esthétique, lui a donné une forme populaire autant que cérémonieuse.
Chaque dimanche donc, le pouvoir s’invite entre deux canapés, lesquels forment un cercle imperméable au public qui en habite la périphérie. Nulle injonction ne fuse dans le dos des invités, nulle question ne peut pénétrer le cercle, impitoyable métaphore d’une télé en vase clos, ici l’arène conviviale d’un pouvoir qui vient nous rassurer de son petit côté « humain, après tout ». Si Giscard fait ici retour, si Drucker accueille pour toujours ce retour d’une identité française pas morte, blindée par un imaginaire mythologique patiemment constitué (via la popote, le vélo, le comique troupier, et somme toute, moins la nostalgie que le rêve coupable d’une France qui n’évoluerait pas), c’est que Drucker, lui, reste le même.
Etrange, un peu effrayant aussi, comme il semble ne pas vieillir, où les ans qui passent lui rajoutent seulement une suffisante bonhomie. On voudrait en douter, se dire qu’il y a bien du cynisme derrière tout ça. Le pire, c’est peut-être qu’il y en a pas (ou peu). Drucker affiche la bienveillante neutralité du poste. Il est la permanence d’une télé conçue par le gaullisme comme un instrument de représentation de la France (et du gaullisme, par conséquent), d’une télé revue cependant à l’aune du show américain hérité des années 80, qui s’invite souvent pour donner au pouvoir de quoi s’exercer, au regard d’une jeunesse toute prête à voir dans ces vieux cons un avenir idéal…
Drucker aime tout, on le sait même (de source sûre), suffisamment cinéphile pour avoir vu tout Jacques Rozier et citer Massacre à la tronçonneuse comme un de ses films préférés. Drucker est très fort : nul autre que lui ne montre à ce point qu’il connaît tout de l’invité en face de lui. Il possède une réelle mémoire, quasi infaillible, une mémoire des dates, des lieux, une mémoire de cinéphile en somme, reconvertie dans la télé. Dans une nouvelle de Borges intitulée Funes ou la mémoire, le héros, Funes, immobilisé après un accident, se charge de se rappeler de tout en lieu et place de ses capacités de mouvement. Drucker est le Funes du service public ; ce sont les autres qui viennent à lui, lui ne bouge pas, son chien à ses pieds comme s’il était lui-même à la fois dans et devant la télé, il ne change pas, et tel un sphinx bavard porte en lui la mémoire des images. Chez Drucker, le pouvoir se sent comme chez lui : c’est qu’il y trouve, patiemment archivée, sa propre histoire, son fond de commerce. L’immuable banque de données qui président à sa mythologie.
S.B.


