Mythologies III : Star Wars, la fin du mythe





Si chaque film présenté à Cannes se retrouve immanquablement deux fois mis en scène, à l'intérieur et à l'extérieur de la salle, en lui-même et à travers l'évènement inévitable qu'il constitue, le dernier épisode de la saga Star Wars les surpasse tous. Chose curieuse, mais qui commence à se savoir, voilà une oeuvre qui existe aussi en dehors de son statut d'objet indépendant, riche de ses qualités propres. Une oeuvre qui résolument s'impose ici et maintenant, de son temps, par où les images qui la fondent n'auraient pu être ce qu'elles sont il y a encore dix ans. L'Episode III arrive à point nommé autant qu'à terme, pour achever son propre rêve, son propre mythe. Aussi, peu de films ont donné leur âge avec autant d'exactitude : bientôt trente ans. L'âge de la majorité de ses spectateurs.

Ce qu'il a fallu pour en arriver là ; attendre donc, l'émergence de nouvelles images capables d'orner une histoire finalement toute simple, syncrétique, un conte pour enfants suffisamment ample quoique non dénué, au gré des épisodes, d'une certaine bêtise sinon d'un certain infantilisme. Il n'empêche, trente ans se lisent sur le visage de ce dernier opus qui inscrit son histoire rien moins que dans une génération. C'est d'abord cet âge du film, presque un archaïsme, qui touche au plus haut point, filtre à travers des images dont il faut admettre une certaine beauté : sinon en elles-mêmes au moins par leur poids de souvenir, par ce qu'elles charrient d'intimes filigranes où chaque spectateur va potentiellement se reconnaître. Ce que nous reconnaissons ne renvoie pas à ce qu'il est convenu d'appeler, en opposition au cinéma, la vie, cette dimension de punctum propre à la déchirure inscrite tout à coup dans l'image : souveraine béance par quoi la vie revient s'incrire parmi les fantômes de la fiction.

Ce que nous reconnaissons, c'est encore une expérience de spectateur, de cinéma, une expérience passée ; où, s'il faut au film convoquer ses prédecesseurs, nous sommes nous aussi amenés à nous rappeler ce que nous étions, en regardant ces films. Une saga ayant sa vie à elle, faite de ses spectateurs, trouve ici manière de couronnement nostalgique, limite maniériste : comment venir après soi-même, étrange paradoxe d'une technologie de pointe utilisée afin de retrouver en amont le terreau mythologique et narratif qui a permis l'existence, il y a trente ans, de la première trilogie.

De l'intime qui préside à son exécution, la saga a fait son socle. Telles batailles rejouant d'autres épopées fondatrice dans l'histoire des mythes, tel déploiement afférent d'effets spéciaux considérables, ne sont là que comme moteur visuel, pure affirmation d'une pulsion scopique largement réemployée par le cinéma hollywoodien depuis. Beauté cependant de ce qui soutient la machinerie : cette permanente intimité qui relie les personnages entre eux, et les spectateurs à ces personnages. Histoires de coeur, de cour, d'amitié, de filiation bien sûr. D'abord du côté du père (la première trilogie), puis des mères (la seconde, entre la mère du héros, Anakin Skywalker, sa femme porteuse de ses enfants, le funeste Empereur Palpatine enfin, dont le rictus développe à l'endroit du visage une étrange figure de vieille femme). Aussi, l'abondance de biens n'est là que pour sur-figurer (y voir moins l'aspect dépensier du projet que sa fondamentale générosité) la toujours vibrante histoire des filiations maudites ; énième corpus tragique, énième histoire infiniment racontée, mais qui ne lasse pas tant la richesse de ses thèmes, de ses codes, renvoie aux fondements de l'inconscient social en Occident.

On objectera cette beauté comme diffuse à la série entière ; il faut dire ici que ce dernier épisode est de loin le meilleur, enclos sur sa violence, sa volonté d'en finir, sinon d'en découdre, avec son propre mythe. Loin de la profusion numérique un peu écoeurante des deux précédents films, L'Episode III gagne en torpeur sombre, en fatigue aussi, comme si chacun, devant l'imminence du mal avait décidé d'adopter la même courbure fataliste des épaules, la même tristesse enfoncée dans l'oeil, la même colère aussi. Dans sa gamme de rouges, de gris et de noirs, l'image n'impose plus sa brillance mais voudrait d'elle-même, semble-t-il, disparaître dans un fondu, où chacun des héros pourra pleurer sa défaite à l'abri des regards.

S.B.

My Own Private Kurt Cobain





Elle (Kim Gordon de Sonic Youth) : « Tu as parlé à ta fille ? »
Lui (Michael Pitt, Blake / Kurt Cobain) : « Je l’ai eue au téléphone… »
[…]
Elle : tu lui as dit : « pardonne-moi d’être un cliché du rock n’roll » ?

Icône ou cliché ? Kurt Cobain ou pas? Images fixes distendues par de légers travellings dans le bruissement du monde ancien, un homme marche. D’un pas trouble, comme sa figure éméchée par la nuit. Un cliché, certes. Il faut partir de là. Refaire le chemin de croix, s’arrêter dans le rugissement d’une rivière toute proche, pour un baptême de la dernière heure, in extremis. Au film alors de commencer, entre fuite et sur-place du personnage, qui pour l’instant s’appelle Blake, comme le poète. Un homme blond, sale, en surimpression du mythe : Cobain est là, juste derrière, et avec lui l’icône, en transparence derrière le cliché. Il ne faut pas reprocher à Gus Van Sant de chaque fois se laisser séduire par la pose, c’est là que le cliché est le plus fort, le plus proche, sans doute, de l’icône recherchée. Là, dans ce reconnaissable, cette figure, qu’un chanteur mort et son interprète peuvent cohabiter dans la plus stricte intimité. C’est bien la pose qui intéresse le cinéaste, ce qu’elle dit dans son silence, son simulacre d’éternité. Un mutisme auquel répondent les bruits de la forêt, et d’autres sons mélangés, entre cloches et litanies, mystique d’un Christ toujours contemporain : ce bruit tantôt sourd, tantôt crevant l’image, qu’on permette ici une hypothèse, serait le son primitif du rock, vierge de n’avoir pas encore été mis en musique, entrelacé dans les remous de l’eau et du vent, en pleine nature ; le rock comme réinvention du réel, simple prélèvement d’une rumeur sauvage et intemporelle.
Last Days n’est pas loin d’être le plus beau film sur la question. Sa frontalité sereine, qui n’exclut pas le ridicule inhérent à tout cliché, n’hésite pas à en passer par le gag, le discret burlesque des postures. Car avant d’être une icône, avant d’être Kurt Cobain, Blake est aussi un corps dans tous ses états, un corps qui ne transcende rien, pure immanence au contraire, fantôme peut-être, mais bien vivant à l’image. Déguisements de fortune, chutes, jeu du chat et de la souris, manière aussi de s’en foutre royalement : GVS n’oublie pas la part grimaçante de la mythologie rock, dont les rois s’inventent largement bouffons. Du cliché au gag, un tremblement vient alors creuser la pose de l’intérieur, où la figure se dérobe, renvoie le spectateur dans la crainte. Envers du gag : l’absurde terreur sans nom d’un monde égal à lui-même, qui ne se dit pas, ne s’explique en rien. La mort viendra à son heure, doucement, évidente, ce n’est pas elle qui impose la crainte, mais bien l’ennui qui ronge le personnage. Ici la durée du film trouve sa pleine résonance ; là est la terreur, petite mort de l’ennui, parmi les déambulations, les gestes sans but, ce néant qui recouvre pour finir toute création, où le monde ne se donne plus que dans sa rumeur, où les signes ont disparu. C’est pourquoi le film, lui, fait délibérément signe. Ses plans fixes sont eux-mêmes à la fois icônes et clichés (au sens photographique du terme), ils sont la trace, ce qui reste de la création passée, ce qui reste lorsque la musique n’est plus.
De la musique, il y en aura dans Last Days. Il faut attendre. Un dernier sursaut, lorsque Blake, filmé de plus en plus loin déchire l’espace sonore en frottant ses guitares. La fenêtre de la maison est fermée, pourtant la musique nous parvient, de plus en plus forte à mesure que le cadre, lentement, s’élargit. Blake est déjà mort. Mais sa musique fait désormais partie du monde ; elle communie avec le dehors. Plus tard, sur guitare acoustique, c’est le dedans qui laissera poindre la dernière complainte, la douleur la plus profonde, juste avant le dernier voyage. Entre dehors et dedans, déchéance privée et legs artistique, Gus Van Sant atteint enfin l’icône, même en Christ de pacotille ; il sait le passage étroit du grotesque au sublime qu’il emprunte depuis le début, sur les talons du personnage. Alors, l’assomption peut réellement commencer, à la toute fin, pour une séquence d’absolue et simple beauté. Le corps nu de Cobain se superpose au cadavre de Blake, et monte à présent sur l’échelle que font les carreaux d’une fenêtre, au bord de l’évaporation. Puis il ne reste que le cadavre, bientôt emporté par le SAMU, retour neutre du réel sur le lieu du miracle. Beauté encore : ne pas finir sur l’apothéose, revenir au monde ; laisser flotter la trace du mythe disparu. Surprise, enfin : garder du film sitôt terminé le souvenir d’une réelle incarnation malgré la mort en marche, et se dire qu’après tout, Blake ou Cobain, ces deux-là sont bien vivants.

S.B.