La télé abat ses cartes

Il est remarquable que les sports les plus minimalistes, les plus portés sur le « coup » à faire, soient finalement les plus télégéniques. Le collectif n’est pas tant que ça l’horizon de la télé : son sens du détail, de l’élection subite d’un geste, d’un visage, d’une posture, font la partie la plus passionnante de sa scénographie. C’est pourquoi le Poker, retransmis depuis peu par Canal + et savamment commenté par Patrick Bruel, champion du monde en 98, trouve une manière d’assomption discrète dans la longue pratique du sport télévisuel.
Le commentaire, d’abord, ouvre le jeu à sa dimension sportive justement. Il n’y a rien d’aussi peu figuratif qu’un coup au poker, pensé dans l’hésitation permanente : le coup vient de loin, mêlé de hargne et de peur, sans que le joueur ne laisse en général transparaître quoi que ce soit (on appelle ça le "Poker Face" : visage impassible, le plus souvent affublé de lunettes noires, avant l’irruption de colère ou de tristesse une fois le coup advenu). Mais tout est dans ce « peu ». Au commentaire alors de mettre en scène ce qui ne se voit pas, de réinventer pour tel ou tel visage, telle hésitation de la main, les stratégies possibles, par où le corps même du joueur, (jusqu’à ses jambes une fois levé de table), accède tout entier à l’effort : un corps qui devient le passionnant champ de bataille d’une pensée en acte incessamment interrogée par Bruel, qui chaque fois se met à la place de l’autre, confronte avec lui sa propre pratique.
Là-dessus, qui peut le moins peut le plus, sans toutefois remettre en cause la sécheresse de l’ensemble, sa rigueur toute bressonienne : c’est là, évidemment, que la télé joue ses cartes, dans sa capacité à découper l’espace de la table, les corps tendus autour, comme autant de signes à déchiffrer, belle manifestation de l’humain dans la vaste mécanique d’un jeu de hasard qu’il faut pourtant contrer. Se joue là rien moins que l’assomption d’une anima télévisuelle sous forme de coda chiffrée. Le plan d’ensemble s’inverse en plan de coupe, tandis que chaque gros plan devient l’unité principale de la mise en scène. Le chiffre des cartes apparaît au bas de l’écran, qui aussitôt découpe en « split-screen » un carré sur la main du joueur, une main qui détient la vérité que veut cacher le visage. A travers cette mise à plat rituelle du corps sur l’écran, seule la parole des commentateurs habite réellement l’espace et donne le « la » de chaque scène, fait le lien d’un joueur à l’autre.
Bien sûr, on y comprend rien. Qu’importe : on parle ici une langue d’autant plus étrange, où chaque coup s’avance nimbé de son propre mystère. Ensuite, la mythologie du sport fait le reste.
S.B.


