Il fallait à Spielberg et ses dinosaures pour toujours entrés dans l’image en revenir au regard, questionner encore une fois les spectateurs : vous y croyez vraiment ? Contrechamp sur les visages de la petite famille, dont les yeux ronds ne sauraient mentir : oui, ils y croient. La sidération est bien là, devant ces mastodontes numériques qui assurément pèsent leur poids virtuel. C’était il n’y a pas si longtemps : aujourd’hui, nul besoin de demander leur assentiment à ceux qui désormais cohabitent avec une absolue possibilité de créatures. Reste à savoir que faire de leur corps en pareil cas. Cronenberg, dans Videodrome, avait déjà prophétisé la contamination du corps par sa propre image comme une mutation au sens propre : celui-ci n’a plus qu’une alternative, accepter ou rejeter la greffe. Entre les deux un scénario fait dès lors retour, identitaire, et donc américain par excellence. Celui du corps mutant, précisément. Au corps-machine des années 80 succède ainsi le corps-image, où compte moins le déplacement de l’identité que sa possible dilution. Risque, mais aussi défi. Et surtout enjeu : à nouvelles images, nouvelle politique. Que choisir ?

1°) Le rejet. Ici, le numérique assigne ses créatures à l’inhumanité foncière. Pas de demi-mesure. Tout personnage qui bénéficie d’un acteur « en chair et en os » peut prétendre à la suprématie sur ses congénères numérisés. Déplacement de la question du fascisme à l’endroit des images en fonction de leur régime, leur matière même : avec Starship Troopers, peut-être l’un des films les plus importants de ces dernières années, Paul Verhoeven envisage le virtuel d’un point de vue réellement moral. En un sens, dès que la représentation seule domine, tout est permis. La violence elle-même est virtuelle : Buenos Aires rayée de la carte sur un écran de visionnage, le lien du héros ainsi rompu avec ses parents en quelques secondes, tout cela est à la fois « pour de vrai » et « pour de faux » ; la part de jeu prend le pas sur toute responsabilité réelle, où le fascisme revient d’abord en tant que principe de plaisir, enfantin, et pour tout dire asexué. Asexué dans la mesure où le corps lui-même perd sa réalité, ainsi assigné à la représentation permanente, littéralement dévoré par les réseaux d'une communication toute visuelle. Chair de boucherie d’un côté comme de l’autre : les humains sont interchangeables, les arachnides, eux, doivent être exterminés d’abord comme images non déterminées. Indétermination pourtant partagée : les humains ont peur de devenir ce qu’ils sont déjà, cet autre virtuel qu’ils combattent. Là-dessus, Verhoeven invente par l’absurde une taxinomie des images, un processus de sélection où deux régimes s’affrontent, chair supposée contre numérique : autodestruction d’une société qui s’en prend au virtuel lorsque celui-ci a tout recouvert, et pourrait offrir cependant maintes possibilités.

Possibilités requises contre la Matrice, et grâce à elle : paradoxe de Matrix, où le rejet du virtuel nécessite de se fondre en lui. Dissolution des corps dans une pluie de chiffres, infinie capacité à se mouvoir, à disparaître ou se multiplier. Matrix Reloaded, plus encore, développe contre son scénario une machine de guerre anti-narrative, une manière de poésie suspendue. Calamité, pourtant, du troisième épisode qui actualise le rejet et voudrait perdre à jamais la propension des images à prendre corps quand les corps, eux, se développent à travers elles. Une autre guerre, celle-là, en prise directe avec un certain puritanisme (ici particulièrement faux-cul) contre le virtuel et ses dangers.

(à suivre…)

S.B.