Difficile, c’est certain, d’appliquer au porno la taxinomie nécessaire au jugement de la « bonne » ou de la « mauvaise » image. Ce sur quoi bute la pornographie, évidemment, c’est le désir. Pourquoi ce désir-là fait-il problème? S’il n’y a (soyons deleuziens) pas de désir en soi mais articulation de désirs entre eux, si le désir de tel objet conduit par nécessité à d’autres objets, d’autres désirs, le désir sexuel a ceci de particulier qu’il résume l’affaire : au fond, il n’y a de désir que du désir lui-même, sur quoi bute, donc, l’image pornographique. Elle referme d’un trait la constellation des désirs, l’actualise dans sa dimension d’unicité. Par quoi le but recherché est la jouissance, c’est-à-dire ce moment particulier où le désir n’est plus construit sur ce qui manque, devient désir de ce qu’on a, au moment où l’on croit le posséder. De possession il n’y a pas, le désir en revient toujours au manque : jouir en somme est le fruit d’une illusion (croire posséder alors le corps de l’autre quand la jouissance ne renvoie qu’à son propre corps) ; cette illusion, bien sûr, c’est de la manière la plus aigue l’image pornographique.De « bonnes » ou de « mauvaise » images, dans le porno, doivent donc en passer par une « qualité » de désir. Ce que peut le porno, à la différence de l’acte sexuel en soi, c’est introduire de l’autre dans la relation masturbatoire (horizon pratique de ce cinéma), un autre qui existerait toujours comme fantasme, mais cette fois sous la forme concrète d’une image, une image imposée.

Toute image en général, supposée se faire désirer, n’est pas égale à l’image pornographique. Si j’ose dire, le porno nous force la main. Tout comme la masturbation est son horizon, le désir est sa base. Pas de processus réel de séduction à l’œuvre, sinon comme scénario, en général assez pauvre. La différence entre le cinéma dit « traditionnel » et le cinéma porno, c’est la durée des préliminaires. Séduction acquise ici, sinon évacuée. Reste que le porno, c’est du cinéma, et que le cinéma, c’est du temps. C’est lorsque le porno s’excède lui-même qu’il peut devenir bon ou mauvais, autrement dit achopper sur une réelle « qualité » de désir : lorsqu’il introduit de la durée, s’invite (restons deleuziens) comme image-temps plutôt que comme image-mouvement, construction fantasmatique réelle plutôt que cinétique. Alors, c’est encore le récit qui fait la part des choses, ce qui amène une image à en suivre une autre, ce qui entre les sexes construit un chemin à parcourir. Un scénario digne de ce nom par exemple, mais pas seulement : un visage aussi bien, un jeu de regards, une mise en scène, de l’image en plus, de l’image non pornographique en soi. Ici tous les corps se valent, mais pas le regard porté sur eux. L’image porno est aveugle au regard, et ne prends sens qu’à travers ce qui n’est pas elle, plus ou pas encore. Elle doit être la récompense du désir, son retardement, trouver sa raison d’être dans un trouble entre-deux. A partir de là, la réussite n’est pas donnée (le porno peut demeurer bon ou mauvais), mais au moins il peut être jugé et non plus seulement constaté. Morale de l’histoire, hypocrite : « l’oeil peut plus et mieux que la main », ou non : il en reste le meilleur adjuvant.

S.B.