Où jouit votre regard enfui ?

Il exista longtemps, à l’index des vidéo-clubs, un film distribué dans les années 80 par le précieux Christophe Gans («Scherzo films») : Café Flesh, un porno américain parmi les plus étranges et les moins excitants qui soient. Qu’importe : son sujet est justement la frustration, et compte moins l’assouvissement du désir, toujours différé, que son insupportable appel, entendu par les seuls entrepreneurs de spectacle. Ici, le désir n’est affaire que de contrechamp :
Après une guerre nucléaire, 99% de la population se retrouve sexuellement négative, sujette à d’incontrôlables nausées dès lors qu’il s’agit de s’accoupler. Le 1% restant, les plus chanceux, sont considérés comme des demi-dieux : eux sont les « positifs », et se donnent en spectacle sur la scène du mythique «Café Flesh», devant un parterre fasciné par cette mécanique des corps, inconnue pour certains, douloureuse pour les autres, en proie au souvenir de leur vie sexuelle passée. Régulé par les scabreuses présentations d’un Monsieur Loyal obscène (qui ne dépareillerait pas chez Lynch, dans un certain club « Silenzio »), le spectacle enchaîne de courtes scènes où des corps masqués s’ébattent dans un décorum post-Broadway du plus intense mauvais goût:
Un homme à tête de crayon fornique tandis qu'une secrétaire répète inlassablement "voulez-vous que je tape un mémo?" ; un autre, à tête de rat, des femmes-tables sur fond de derricks, d'autres encore, échappés d'un tableau de Magritte et pourvus d'un masque blanc ; Monsieur Loyal lui-même, affublé de toutes sortes de costumes, tantôt homme, tantôt femme ; bref, tout un bestiaire où le ridicule côtoie l'enfer d'un kitsh popularisé par Salvador Dali. Ici bien sûr, n'en déplaise à cet effrayant carnaval, la chair est triste, triste son exécution sommaire, enfilement de positions pornographiques sans âme.
L’âme est ailleurs, non pas dans le sexe lui-même mais dans le contrechamp de sa représentation : la salle d’où proviennent les regards fascinés, où résonne en creux ce désir qui jamais n’atteindra son objet. Très bavards, ces plans de contrechamp sur les "négatifs" font le principal du film, sa matière, son sujet. La parole y excède les corps, en formule la plainte, le manque perpétuel. Outre le langage, jamais, sans doute, l’œil ne fut à ce point l’organe central d’un porno, son point de fuite, lieu d’une cristallisation qui empêche les scènes sexuelles d’en passer par l’éternel « champ aveugle » du ciné X. Café Flesh rend les images porno au regard, les fait exister dans le désir des autres. Bien entendu, on peut légitimement préférer une vision du sexe plus joyeuse ; il n’empêche, le sexe est aussi –et le plus souvent – ce qui manque et qu’il faut chaque fois retrouver, pour l’oublier aussitôt. Ceux qui le font, chaque nuit le recommencent, sont bien ceux qui l’oublient, s’oublient dans leurs postures ritualisées ; en face les « négatifs », eux, n’oublient pas. Dans la permanence de leur frustration, ils introduisent de la mémoire, celle de l’éternel désir inscrit dans le fameux « quatrième côté » ici dévoilé, qui manque toujours au dispositif voyeuriste, sans quoi le spectateur n’est jamais vraiment mis en danger.
S.B.


