Classe moyenne


Il y a une chanson de Goldman que j’aime bien. Une seule, mais c’est déjà ça. Comme toutes les bonnes chansons de variété, elle s’emploie à donner des choses partagées par le plus grand nombre un relevé précis ; une manière de les regarder bien en face. Loin des hymnes au cœur gros comme ça qui ont fait la célébrité fade et pompière du chanteur, cette chanson est d’une absolue noirceur. Ecrite dans les années 80, elle s'appelle La Vie par procuration :
«Lever sans réveil avec le soleil
Sans bruit, sans angoisse, la journée se passe
Repasser, poussière, y’ a toujours à faire
Repas solitaire en point de repère […]
La maison si nette qu’elle en est suspecte
Comme tous ces endroits où l’on ne vit pas
Les êtres ont cédé, perdu la bagarre
Les choses ont gagné, c’est leur territoire. »
Les mots y sont simples, pauvres, directs en somme, portés par leur faiblesse d’écriture qui se rêve en slogan ; pour autant, le portrait ainsi dressé d’une misère affective sans espoir de rémission y trouve une résonance adéquate. Il aura fallu attendre quelques années pour que la littérature, à son tour, prenne enfin acte de ce qu’une chanson célèbre avait déjà tout dit. Goldman, pour une chanson, c’est déjà Houellebecq au détour des ondes FM, qui pointe alors la médiocrité subie des laissés pour compte perdus dans la moyenne (celle aussi bien de son public) ; par ricochet, Houellebecq est le premier écrivain à s’élever au niveau d’exigence d’un chanteur populaire : écrire, mieux que quiconque, le consensus, et par là faire de chacun son lecteur privilégié.
S.B.


