K.



- Enlève ta casquette, je lui dis. Il rechigne un peu, rigole, la tête ailleurs que dans le livre, le sourire en coin et pourtant son regard qui m’affronte, par jeu… Dans ces cas-là, tu ne veux pas forcer la voix ; c’est pas que tu as peur non, c’est que déjà tu sais ne pas lui en vouloir. Leur casquette, si elle t’énervait au début à les faire tous se ressembler, tu as appris que c’était la traduction de leur fierté. Jouée, elle aussi. La visière devant, une affirmation de soi, quand tu sais que tout le reste est si fragile. Fragile alors, sa tête nue qui se baisse, le regard qui revient sur la page, vide le regard : tu sais bien que ça ne le concerne en rien. Il faut répondre à la question. Le livre lui demande s’il a bien été compris, il tente de s’adresser à son apprenti lecteur. Ce que veut le livre ? Simplement savoir qui est le narrateur. D’abord se rendre compte que la question elle-même n’a pas été comprise, la phrase d’interrogation est courte, il la comprend jusqu’à ce dernier mot qui lui fait perdre tout son sens. « Narrateur ». Qu’est-ce que c’est ? Lui expliquer. Qui raconte ? Si seulement il pouvait déjà savoir ce qu’on lui raconte… S’énerver alors un peu : « Bon, mais est-ce que tu as lu au moins ? » Il a pris le temps de regarder le texte. Je l’ai vu faire. Ce que je lui demande ensuite, c’est un affront évidemment plus grand que sa casquette, qu’il a gardé dans la salle de classe au mépris de convenances dont il n’a même pas idée (faut dire que je n’aide pas beaucoup au respect de cette règle : pour ce que je m’en fous…). Mon affront est plus grand dans la mesure où je ne lui demande plus de dénuder sa tête, mais autre chose : il sait qu’il ne peut plus tricher son ignorance, la couvrir de sa fierté : je lui demande, c’est inévitable, de lire à haute voix. Alors, son éloquence habituelle ne saurait suffire à transcrire celle d’un autre, fusse monsieur Jules Vallès sur la double page ouverte du manuel. Sa langue n’enchaîne plus, elle bute, répète, bégaye, tremble de terreur devant la chose écrite. Chaque mot doit pousser l’autre au prix d’un effort sans fin : K. a dix-neuf ans. Il est en terminale électrotechnique. Ce qu’il voit, c’est de l’encre d’imprimerie sur du papier. Le texte, il ne sait pas ce que c’est. Il n’en parle pas la langue. Et je comprends que lui et moi, nous ne parlons tout simplement pas la même. Des livres ont brûlé dans une école qu’il a toujours associée à ses terreurs d’enfant, quand on voulait lui apprendre ce qui l’éloignait de sa mère, une langue qu’elle ne connaissait pas. Des livres ont brûlé. C’est peu de dire qu’il s’en fout. C’est un barbare, il le sait. Il en souffre. Je le sais. Deux jours plus tard, K. est exclu pour avoir fait cramer une poubelle dans le couloir du lycée. Il s’en fout de ça aussi. Ce soir, je le retrouverai près de la gare à guetter les fumeurs potentiels. K. est un con. Et un lâche. Une tête à claques avec parfois, dans le regard, sa bêtise qu’il transforme en agressivité pour ne pas avoir à l’affronter. Il préfère affronter les autres dans ce cas. Ce n’est pas une victime, il a ses tords. Mais aussi son histoire, et d’autres aussi ont leur histoire. Certains s’en sortiront, d’autres pas. La société, ils la friment, mais quand ils le peuvent, s’en prennent à elle. Ce qui est sûr dans tout ça : voilà bien des gens irréductibles à la sociologie...

S.B.

Quelles images pour la cité ?



S’il apparaît bien évident que la délinquance nourrit au quotidien la machine répressive et donc s’inscrit pleinement dans le processus d’édification sociale, il en va autrement de la criminalité, asociale par définition, et de nature à signifier les limites imparties à la norme. Axiome depuis longtemps repéré et pensé (Surveiller et punir), mais qui depuis quelques jours tend à s’enrichir d’une situation inédite. Les récentes émeutes, sur une base clairement délinquante – c’est-à-dire non directement revendicatives, même si elles signent de fait et sans appel une colère certaine -, donnent à l’appareil d’état un fil à retordre que l’on espère opératoire : c’est que la délinquance, non plus isolée mais cette fois résolument organisée, s’applique à interroger jusqu’à la norme sociale elle-même, ses fondements et ses principes, à l’instar d'une criminalité avec laquelle elle partage une volonté d’en sortir : sortir d’une « société qui nous exclut et dont on ne veut de toute façon plus faire partie» ; et s’il n’y a pas revendication directe, bien plutôt mimétisme, il ne faudrait pas mésestimer le danger d’un « rien à perdre », lequel relève d’une tentation criminelle, autrement dit pouvant aller – dans l’absolu – jusqu’à la négation de la société elle-même, mise à nu comme machine répressive avant toute chose.

Politique par la bande, l’action délinquante dont nous sommes les témoins incertains se nourrit, s’il faut encore le démontrer, de la télévision : en ce cas, l’influence du cinéma est à peu près nulle sinon dans l’imaginaire individuel – et si collectif, alors passée du côté de l’édification « culturelle », cf. Scarface de Brian De Palma. La télévision, en tant que processus de représentation sociale, se révèle incapable de fabriquer du mythe, sinon de la mythologie. Ce qu’elle fabrique, c’est sa matière première. Du « réel ». Elle seule est capable de donner à voir des images comme réceptacle, invitation répétée à en faire partie. Elle est théâtre des opérations plutôt que lieu d’une représentation : en cela, elle ne représente pas, sinon au sens strict de « re-présenter », ne jamais cesser de présenter, et toujours la même chose ; son credo, en tant que répétition programmée est l’établissement de la norme, en vertu de quoi elle ne va produire que du même dès lors qu’elle ne s’arme d’aucun dispositif autre que ce qu’elle est, - simple medium -, ce que Daney, parlant de la télévision, désignait comme un « gros téléphone d’hôpital ». Là pour dire aujourd’hui comme hier : « comment ça va ? »

Mal. Les voitures brûlées se succèdent, comme les images d’affrontement, qui s’inscrivent alors dans un quotidien télévisé, où chaque image de violence est répétition de la suivante. L’image devient programme, elle doit être reproduite « sur le terrain » afin de donner lieu à d’autres images, toujours les mêmes. De la sorte, la télévision nourrit autant qu’elle se nourrit d’une réalité qui tient toute entière dans l’imagerie. En ce sens, elle n’est pas du côté du signe (le cinéma), mais du signal. Paradoxe d’une télé qui fabrique effectivement du réel (d’où les guillemets employés plus haut). Du réel fabriqué. Danger inhérent à la pratique journalistique du reportage, vieille antienne d’une déontologie chaque fois remise sur le tapis. Ici, effet de mimétisme assuré. Les voitures brûlent, elles brûlent tout les jours, elles forment, en leur nombre et leur répétition, le symbole du problème banlieue, et les images chaque jour diffusées qui soutiennent cela en font une norme, où puisqu’elles brûlent tous les jours, il apparaît à certains que cela ne constitue plus un évènement, au sens où il ne se produirait qu’une fois.

Entendre par signal ce qui participe d’un processus de communication et de répétition. Par signe ce qui introduit de l’autre, une dimension de cause à effet ; au cinéma, plutôt qu’une signalétique, un réseau de signes qui fondent la fabrication d’une fable (1), à savoir la reformulation du réel par quelque chose qui n’y participe pas directement mais voudrait au moins l’éclairer, y introduire une distance et partant le retrouver selon d’autres modalités. L’image de cinéma (2), si elle se donne comme signe, n’apparaît plus comme signal, c’est-à-dire comme simple maillon d’une chaîne (où elle se répète, donc : clignotement) ; non moins conductrice d’une image à l’autre mais seulement dans la mesure où elle se différencie en acte de celles qui la suivent et la précèdent. Image autonome donc, non vouée à se répéter. Cette garantie de différence implique l’hétérogène comme maître mot de la reconduction distancée du réel, et passe, dans le cas des meilleurs films choisissant d’évoquer la banlieue, par le recours au « mythe » (3). Lorsque le mythe, au cinéma, fait signe, c’est toujours en transparence. Une image résolument autre qui procède par glissement de sens. Qu’il soit sacré (De bruit et de fureur – Brisseau), révolutionnaire (Ma 6T va Crack-er – Richet), voire littéraire (L’Esquive – Kechiche), le mythe apporte avec lui sa propre imagerie, qui vient faire saillie dans le continuum, s’associer aux images déjà-là de la banlieue telle que représentée communément. Processus bien connu de la poesis godardienne et qui n’a de sens que dans une opération de montage, telle qu’inventée par l’avant-garde russe (Vertov, Koulechov, Eisenstein), et qui veut participer, dans le même temps, d’un geste poétique et politique. En revenant concrètement à ce mode d’opération, Richet fait travailler le réel en tant que preuve à charge, Brisseau, moraliste, substitue au problème des cités une cause plus profonde et plus durable (la question du mal), enfin des cinéastes comme Rabah-Ameur Zameiche (Wesh Wesh) ou Abdellatif Kechiche, issus de l’immigration, jouent de cette même hétérogénéité pour réaffirmer une question assez peu répandue dans le cinéma français, celle de l’identité. De tous ceux-là, Zameiche est peut-être celui qui va le plus loin, en regard de ce qui nous intéresse ici : il réemploie, en apparence, l’image télévisuelle, pour la remplir de ce qui lui manque : une parole, comme identité. Dès lors, la télévision devient du cinéma précisément parce que l’image n’est plus signal, (« comment ça va ? ») mais délibérément signe (« je vais vous le dire »).

A faire ainsi le relais entre la violence et son image, la télévision n’implique pas la médiation nécessaire (sinon par le seul discours : accablants plateaux de débats). Manquera toujours l’image autre, celle qui « fait la différence ». En d’autres termes, ce que le cinéma et plus généralement la création apportent d’identité (fusse par la violence) au contraire d’une télévision qui ne fonctionne qu’à l’identification.

S.B.

1. Ce vocable, emprunté à J. Rancière, nous sert ici pour éviter à faire la distinction entre documentaire et fiction qui participent tout deux du geste cinématographique.

2. Non pas le photogramme comme unité, mais bien l’image au sens large, faute de mieux : aussi bien plan, scène, séquence.

3. Entendre par là, au sens large encore, une imagerie fondatrice, qui répond à ses propres codes de représentation.

S'il est des nôtres...





C’est sur TF1. Une interview de Johnny Hallyday. Je ne l’aime pas. Du rock français. Un truc incompatible. Même Noir Désir, ce ridicule des mots forcés, cette « poésie » tremblée par sa propre faiblesse. Ce qui tient : la note, le bruit, le son. Le sens, c’est autre chose. Il y a déjà de la musique dans la voix de n’importe quel chanteur de langue anglaise. Gainsbourg le savait. Gainsbourg est le plus grand chanteur français parce qu’il a su s’ouvrir à autre chose que la France, il a su chanter en faisant confiance à la musique, introduire de l’anglais lorsque ça n’était plus possible, lorsque le son commandait la langue, lui disait : « tu vois, Serge, la France n’y peut plus rien, ça n’est pas assez ; maintenant il te faut l’Amérique ».

Le sens s’accomplit dans le son. Bon, ça n’est pas nouveau. Johnny, lui, n’a jamais su ; jamais par les mots. Mais Johnny était beau. Il était l’image quand Serge se cachait derrière son piano. Alors il a posé. Tant et tant qu’au bout du compte Serge est mort et lui a vieilli. Johnny, c’est des rides et un peu du regard qui s’en va dans l’ombre ; là, en arrière, des yeux qui vous fixent dans le vague à l’âme d’une vie qui se confond avec le spectacle ; alors on se prend à être ému. On se demande pourquoi. Johnny, c’est un mythe qui ne nous concerne en rien. On le laisse à d’autres, et pourtant on éprouve de la peine à la laisser à d’autres, ce mythe ; à Stévenin par exemple, histoire de se donner bonne conscience.

On évoque Godard : Johnny s’en amuse, il dit qu’il est le même, qu’il n’a pas changé pour autant, que passer par la case Godard ne l’a pas changé et puis on se dit que c’est ça : une permanence, un bloc de temps imperméable au reste ; c’est ça qui me touche, ce temps pas forcément perdu (Johnny, c’est insupportable), je veux dire, perdu pour soi : mais perdu quand même. Du temps qui ne m’appartient pas, une histoire qui ne me regarde apparemment pas et me regarde pourtant, droit dans les yeux, tout le long de cette interview pour TF1. Du temps volé à l’ennui : Johnny parle, il est beau d’avoir tenu tout ce temps, il ne s’appartient pas lui-même, et je me dis qu’il m’appartient un peu alors, de n’être pas totalement ce qu’il est. Bon. Décidément, ce qui marche continue de me fasciner, envers et contre tout. C’est ma faiblesse, je l’avoue. Toujours, je me demande ce qui fait un succès, pourquoi tant de gens, d’un coup d’un seul, au même moment, se rencontrent et se reconnaissent ainsi d’aimer la même chose… Et tous, médiocres ou sublimes, de forger le mythe qui saura les raconter.

S.B.