S'il est des nôtres...

C’est sur TF1. Une interview de Johnny Hallyday. Je ne l’aime pas. Du rock français. Un truc incompatible. Même Noir Désir, ce ridicule des mots forcés, cette « poésie » tremblée par sa propre faiblesse. Ce qui tient : la note, le bruit, le son. Le sens, c’est autre chose. Il y a déjà de la musique dans la voix de n’importe quel chanteur de langue anglaise. Gainsbourg le savait. Gainsbourg est le plus grand chanteur français parce qu’il a su s’ouvrir à autre chose que la France, il a su chanter en faisant confiance à la musique, introduire de l’anglais lorsque ça n’était plus possible, lorsque le son commandait la langue, lui disait : « tu vois, Serge, la France n’y peut plus rien, ça n’est pas assez ; maintenant il te faut l’Amérique ».
Le sens s’accomplit dans le son. Bon, ça n’est pas nouveau. Johnny, lui, n’a jamais su ; jamais par les mots. Mais Johnny était beau. Il était l’image quand Serge se cachait derrière son piano. Alors il a posé. Tant et tant qu’au bout du compte Serge est mort et lui a vieilli. Johnny, c’est des rides et un peu du regard qui s’en va dans l’ombre ; là, en arrière, des yeux qui vous fixent dans le vague à l’âme d’une vie qui se confond avec le spectacle ; alors on se prend à être ému. On se demande pourquoi. Johnny, c’est un mythe qui ne nous concerne en rien. On le laisse à d’autres, et pourtant on éprouve de la peine à la laisser à d’autres, ce mythe ; à Stévenin par exemple, histoire de se donner bonne conscience.
On évoque Godard : Johnny s’en amuse, il dit qu’il est le même, qu’il n’a pas changé pour autant, que passer par la case Godard ne l’a pas changé et puis on se dit que c’est ça : une permanence, un bloc de temps imperméable au reste ; c’est ça qui me touche, ce temps pas forcément perdu (Johnny, c’est insupportable), je veux dire, perdu pour soi : mais perdu quand même. Du temps qui ne m’appartient pas, une histoire qui ne me regarde apparemment pas et me regarde pourtant, droit dans les yeux, tout le long de cette interview pour TF1. Du temps volé à l’ennui : Johnny parle, il est beau d’avoir tenu tout ce temps, il ne s’appartient pas lui-même, et je me dis qu’il m’appartient un peu alors, de n’être pas totalement ce qu’il est. Bon. Décidément, ce qui marche continue de me fasciner, envers et contre tout. C’est ma faiblesse, je l’avoue. Toujours, je me demande ce qui fait un succès, pourquoi tant de gens, d’un coup d’un seul, au même moment, se rencontrent et se reconnaissent ainsi d’aimer la même chose… Et tous, médiocres ou sublimes, de forger le mythe qui saura les raconter.
S.B.


