Béances




Il était peu probable que Spielberg fut atteint, à force de films, par les stigmates scorsesiennes ou la pernicieuse stratégie virale à l'œuvre chez Coppola. A l'heure où même Lucas y va d'un brin de saturnisme dans son dernier opus stellaire, où De Palma, cinéaste malade par excellence, nous sort paradoxalement un bilan de santé régulièrement positif depuis quelques temps, voilà que le champion toutes catégories de la visite médicale de routine annonce des signes inquiétants à force de check-up réitérés. Depuis A.I. au moins, on sait que Spielberg peut toujours faire le fier en termes de plan calibré, il en va autrement de la scène.
C'est que chaque fois, une scène fait problème, la plupart du temps vers la fin, une scène où vient aussitôt s'engouffrer la contestation, capable d'avaler le film d'un seul coup pour renvoyer le cinéaste à ses chères études. Cela prend parfois la forme d'un (faux) happy-end (exemplairement à la fin de A.I. et Minority Report, plus " subtilement " dans le cas de La Guerre des mondes), parfois relève d'un culot monstre, où bien sûr la monstruosité dérange : l'assassinat d'Oglivy dans la seconde moitié de War, le très sexe montage parallèle de Munich, et bien sûr le trou noir de Schindler, scène de douche hitchcockienne où la béance non montrée (chez Hitchcock le couteau dans la plaie, chez Spielberg le couteau remplacé par l'Histoire), venait faire basculer le film jusqu'à son point de non retour. Toutes béances qu'il faut considérer comme autant de traductions problématiques du doute profond qui meut le cinéaste depuis déjà longtemps. Plaies, donc ; mal cicatrisées par l'Histoire, ou partant d'une cinéphilie d'abord mélancolique (on ne dira jamais assez la ressemblance de Spielberg avec Ford) sinon résolument malade ; cœur secret mais toujours battant d'un cinéma qui n'a jamais cessé de relier l'intime à un mouvement plus grand que lui. Ces scènes sont problématiques dans la mesure où ce qu'elles ont à dire ne s'offusque pas de la maladresse, laquelle cache une prise de risque autrement plus féconde, chacune liée à la perte, ultime béance à quoi toujours le cinéaste revient : on ne reviendra pas sur toutes, cela a déjà été dit, ici ou ailleurs, mais il convient peut-être de reprendre celle de Munich, laquelle a fait à son tour couler de l'encre.
Bana y fait l'amour sans amour, et s'il veut aller de l'avant, doit chaque fois reculer sous la pression d'une série d'images " officielles ", magma monté abruptement qui n'empêche en rien le manque : Spielberg prend acte de ce que son personnage n'y était pas. Il s'agit moins d'un bête montage parallèle qui voudrait symboliquement relier Eros à son petit frère (Thanatos, pour qui n'a jamais entendu parler de Freud), que d'une nouvelle béance en prise directe avec l'Histoire, par le biais d'une hargne sans but et brutale, simplement perdue entre la vérité et le fantasme. Très belle scène au demeurant, absolument pas romantique, et digne du décidément très grand cinéaste que Spielberg n'a peut-être jamais cessé d'être en dépit de la fragilité certaine et finalement touchante de sa filmographie.


