De l'art de faire son lit

Les films, ça sert aussi à ça, apprendre à faire son lit. Le cinéma d'Eustache, c'est la conscience aiguë d'un homme qui sait bien que le plus important, ce ne sont pas les films, mais de faire son lit. C'est le tragique d'un cinéaste à qui il ne reste que les films pourtant, rien d'autre que cet apprentissage, moyen devenu fin. Une œuvre et un suicide. Une joie et une souffrance.
Truffaut s'en est sorti, parce que les films lui ont permis de rencontrer les femmes. Voilà un type qui a accordé le cinéma à ses désirs, à ses amours, plus et mieux que tout autre, qui pouvait dire " ma vie, c'est les films ", et savait pourtant bien que c'était réversible. Que le monde est premier en tout, où le cinéma ne fait qu'aider à y trouver sa place, en dépit de ses icônes, de sa plastique, en dépit d'être un art : le plus beau parce que le plus proche, celui qui de la vie fait sa matière première, même idéalisée : nous rendre à la vie, une seconde fois.
Ce pourquoi, peut-être, j'aime tant le cinéma américain, sa naïve philosophie du born again, de la seconde chance, de là que ses plus beaux récits soient évidemment initiatiques. La salle comme salle d'attente, jamais comme autel où vénérer quoi que ce soit sinon une beauté qu'il faudra retrouver coûte que coûte au dehors. Une promesse : mais alors, point de vie rêvée, seulement promise, autrement quid de la croyance ? Laquelle, bien sûr, ne porte pas sur la fiction mais sur ce qu'elle charrie de vérité renouvelée pour soi-même, sur ce qu'elle veut bien nous promettre de la vie à vivre. Puissance trompeuse des fantômes, si chers à la mythologie du cinéma : à défaut de les poursuivre, encore faudrait-il commencer par croire en eux.

Néfaste " cinéphilie ", toutefois, des croyances trop mystiques en l'image, snobisme aussi, pauvres refuges de l'idolâtrie : tous ceux qui font du cinéma leur monde et non le monde et se vantent, les pauvres, d'y habiter. Leurs regards hautains voudraient voir si loin qu'ils en oublient de voir, précisément. Eux qui croient rêver quand les autres n'en oublient jamais de vivre et de voir ce que le cinéma a de si proche. Ne pas oublier que malgré tout, en France tout du moins, le cinéma a pu descendre dans la rue, précédant les barricades : dire que Mai 68 fut le moment où le cinéma pris le plus conscience d'être un art du peuple et au fond, de n'être que ça, relève de l'évidence. Il y a la une vérité qu'il convient pourtant de rappeler : fait par ou pour lui, le cinéma s'est donné dès l'enfance le peuple comme horizon et comme base. Dès lors, il convient encore et toujours d'y appliquer une vision toute politique si l'on veut avancer : c'est la grande leçon des Cahiers, même et surtout au plus fort des années 70, celle que je n'ai jamais oubliée tant elle fut, jusque dans certaines complexités, la libération promise à mon cheminement intellectuel ; surtout :
elle me permit d'échapper au piège de la " cinéphilie " au point de trouver pitoyable aujourd'hui tout ceux qui se targuent encore de vouer au cinéma un culte, au fond bien pépère ; dit autrement, un fond de commerce. Considérer, avec les Cahiers aujourd'hui comme hier le cinéma comme " subtil ", " karaoké ", y voir un art " lo-fi ", un art en douce, si terriblement grand et modeste à la fois, capable d'infuser nos vies les plus quotidiennes, le rend moins directement saisissable mais aussi plus fort ne d'être que ça, un art d'en bas, chaque fois réinventé de la manière la plus triviale, capable de s'inviter partout, à toutes les tables, même les plus pauvres.
S.B.


