Pirates des Caraïbes 2 (Gore Verbinski)

Jack Sparrow, le héros le plus délibérément cool inventé par le cinéma américain depuis Snake Plissken chez Carpenter, revient. C’est-à-dire qu’avec lui, fait retour une impression de déjà-vu, de familiarité plaisante et lassante en même temps, qui sans doute le laisse un peu en retrait : le film peine à lui donner une vraie stature de personnage. Depp, lui, y parvient sans problème, mais le film, non. Le film voudrait s’échapper de ça, cette manière que Johnny Depp a d’éclipser n’importe quoi autour de lui ou plutôt d’en questionner la viabilité en permanence, en regardant tout de travers, de biais, en mettant les choses et les gens à distance réglementaire de lui sans avoir l’air d’y toucher, sans y toucher jamais vraiment d’ailleurs, avec ses mains de femme sans cesse en mouvement pour elles-mêmes, l’œil interrogateur et la tête qui fait chaque fois un geste de recul, moue dubitative et dégoûtée.





Ce personnage est un tueur de second rôles, une sur-présence, et pourtant : le film le met là, au milieu du plan, sans que l’on soit sûr de rien, presque un fantôme au demeurant, un fantôme envahissant dont tout le monde parle quand lui s’en fout, qui voudrait être ailleurs, et somme toute, ne sait toujours pas ce qu’il veut, girouette folle par quoi transitent toutes les possibilités de la fiction. Lesquelles s’incarnent alors en différents personnages, comme dans cette scène magnifique où chacun a une bonne raison de récupérer le coffre maudit convoité par tout le monde (une raison à peu près morale, rien qui en fasse des « vilains » potentiels). Ainsi s’enchaîne une série de duels dont on voudrait voir tout le monde sortir victorieux, sans prendre le parti de personne. C’est là que ça s’emballe vraiment, lorsque tous les rôles ne semblent pas encore distribués ; à chacun, il est donné la possibilité d’être le héros du film, qui de Sparrow, de Will Turner (Orlando Bloom) ou encore du commodore déclassé revenu dans la bataille pour reprendre les rênes du « Black Pearl », le bateau de Jack : il faut les voir, juchés sur une roue emballée, sans plus de haut ni bas, prendre tour à tour le devant de la scène, quand la scène ne fait que tourner, vortex qui distribue ainsi les rôles selon que l’on a ou non la tête à l’envers ; elle est là l’idée, la belle idée du film, réduite comme seuls les américains savent le faire, en une seule et simple scène, qui tient à la fois de la montagne russe et du plan théorique. A la fois dans le divertissement et dans son commentaire, le film prend garde à ce que jamais l’un ne prenne le pas sur l’autre, en un parfait équilibre de narration pourtant touffue (voire confuse), qui de ses faiblesses (un personnage trop signifiant, une charte de scènes à faire) fait pour le spectateur une promesse. Sparrow n’en finit pas de revenir : et nous de l’attendre, pieds et poings liés à nos souvenirs d’enfance.