Stress, clip du groupe Justice.

 

Comment mettre à distance et par là définir, ce qui fait la force indubitable de Stress, le dernier et formidable clip de Justice ? La violence brute qui s’en dégage ne suffit pas à répondre, encore faut-il voir ce que le clip en fait. Ou plutôt ce que d’abord il n’en fait pas : son sujet. La violence n’est donc pas le sujet de Stress, elle en est la forme. Qu’est-ce à dire ? Le clip, très concrètement, ne repose jamais sur les possibilités induites par le hors champ. Il s’exclut, dès le départ, de ce qui fait lien avec le reste du monde. La violence est le mouvement de cette exclusion, dans cette manière qu’elle a de détruire tout ce qui pourrait faire lien, et endiguer ainsi son absolu débordement. Ce processus de destruction, qui va jusqu’à se retourner, in fine, contre l’image elle-même, repose sur une absence totale de repères pour celui qui regarde. Repères moraux, esthétiques. Stress n’a rien de nietzschéen, mais se trouve précisément en deçà (et non pas au-delà) de l’esthétique. Le clip ne produit pas d’autre effet que lui-même : ce qui est, est. Sa violence est aussi dans sa tautologie. Autrement dit, c’est la tension entre la violence ainsi montrée et sa foncière neutralité, qui semble gêner le plus. Stress est, dans le même mouvement, violent et neutre ; il fait mieux que tenir un discours, il en montre l’absence, met en scène cette absence volontaire, cette neutralité de l’acte qui ne retire rien de ses conséquences, n’en répond pas, et intègre en lui la discontinuité du hasard.

A cette neutralité, précisément, répond le choc d’une esthétique qui n’en est pas une : à la fois « pris sur le vif » et mis en scène, le clip produit les effets de sa neutralité, l’aveuglement de son regard à tout ce qui n’est pas dans le champ, par quoi ne tenant aucun discours, n’établissant aucun rapport sinon la continuité d’une violence rendue à son absurdité, il s’exonère de toute dénonciation (fût-ce par l’absurde). En cela, Stress reproduit ces images sans auteur (tout juste un opérateur, pour reprendre la terminologie des frères Lumière) et sans réel destinataire, qui sur la Toile deviennent orphelines sitôt qu’elles sont à tout le monde[1]. Par là elles rencontrent l’opinion (sitôt diffusé, le clip a provoqué une hémorragie de commentaires et de reprises), dont Blanchot nous dit ceci : « Elle est tyrannique, parce que personne ne l’impose et personne n’en répond. Ce fait qu’il n’y a pas à répondre d’elle (non parce qu’il ne se trouve pas de répondant, mais parce qu’elle ne demande qu’à être répandue – c’est moi qui souligne – non pas affirmée) est ce qui la constitue comme question jamais mise au jour. »

De là le silence (hélas récemment brisé par le groupe) qui préside, en amont comme en aval, à ce clip : silence du clip lui-même (au sens où il ne tient pas de discours et ne veut pas en tenir), silence généré par l’anti-langage de l’opinion (contradictoire et pauvrement non-dialectique) qui dans le même temps multiplie et annule ses questions ne pouvant que rester sans réponse[2], à partir du moment où le clip est construit sur l’impossibilité de le questionner sans passer par ce qui l’excède : la morale et l’esthétique, encore. En deçà, toujours : la violence de Stress fait advenir sa neutralité malveillante comme pouvoir d’affirmation, manière d’être déjà là, de tout temps, en tous lieux. Le neutre y est l’origine et la fin du monde. Ce n’est pas rien : voilà sans doute une des œuvres les plus simples et les plus puissantes parmi celles que l’on a pu voir cette année.



[1] En simulant de la sorte un prélèvement de réalité qui s’annule aussitôt par une évidente mise en scène, l’auteur du clip rejoint De Palma (celui de Redacted), J.J. Abrahams (le concepteur de Cloverfield) et tous ceux qui aujourd’hui ont à cœur de retrouver l’œil originel du témoin dans le geste du créateur, pour marier ensemble Lumière et Méliès, la continuité du réel et la discontinuité du montage, l’ancien et le nouveau, Zapruder et Hollywood, Bazin et Eisenstein, en somme le dépli théorique et esthétique d’une sérieuse remise en question par le biais des nouvelles technologies.

[2] Au reste, la réponse de Justice n’en est pas vraiment une…