L'Intouchable
Une image, donc, s’est remise à bouger : celle d’Ingrid Betancourt, que beaucoup ne connaissaient pas vraiment avant de la savoir otage des FARC colombiens, avant que de voir, surtout, ces immenses bannières placardées partout, cette effigie et ce symbole nationaliste tout ensemble : Ingrid vous regarde et vous espère. Plus tard, la photo sera remplacée par une autre, plus récente, tirée d’une vidéo qui la montre assise, de profil, au cœur de la jungle colombienne, maigre et comme évaporée, prête à disparaître dans le flou de sa faible présence, à n’être bientôt plus qu’une trace. Une image qui venait raconter une toute autre histoire : celle de n’être qu’un moment et non un document. Tout d’un coup, (pour un temps seulement) il y eut moins de mémoire et plus de souvenir. De là l’idée soudaine que les images aussi ont une fin.
Une image, donc, celle d’Ingrid Betancourt, a permis à beaucoup de gens de prendre en charge ce souvenir (eux) pour en faire une mémoire (nous). Cette image, déjà rattrapée, rendue à sa dimension de logo (quelque chose comme : « la liberté enchaînée »), avait ceci de particulier qu’elle contenait à la fois beaucoup d’espoir et (déjà) beaucoup d’Histoire… d’un côté l’attente solidaire, de l’autre une tristesse diffuse, comme s’il fallait déjà écrire l’Histoire, faire le deuil avant qu’il n’ait à commencer. Ce deuil et cet espoir ont cessé ensemble vendredi soir sur le plateau de Claire Chazal, à TF1. L’image s’est remise à bouger. Et fait rentrer la photo dans l’Histoire, définitivement. C’est le deuil d’une image (et non plus une image du deuil) qui pouvait maintenant commencer. Certes, elle était déjà apparue la veille sur toutes les chaînes de télé, on l’avait longuement entendue, interviewée par PPDA (une aubaine) puis par Pujadas, mais il a fallu que disparaissent le duplex, la distance, il a fallu qu’une autre image s’incarne véritablement depuis ce lointain jusqu’à nous, dans le cadre soigneusement éclairé du plateau du plus regardé des JT de France : que cette image vienne à nous, depuis sa morbide fixité jusqu’à nos foyers en passant par différents régimes de représentation intermédiaires, qu’elle essaime dans son sillage d’autres images enfin, avant que de venir se poser très exactement en face de nous. C’est là, vendredi soir, que l’image d’Ingrid Betancourt ressuscitée a fini son parcours.
Qu’a-t-elle à dire, Ingrid, elle qui, peut-être le sait-elle déjà, n’est justement plus qu’une image ? Elle est désormais l’intouchable, une pure icône médiatique, la preuve par l’image enfin, d’une existence hors du commun. Sa voix est légèrement rentrée en elle, elle sort comme d’un lointain souvenir, comme une sagesse d’après la mort. Une voix qui prend la valeur des mots pour celle des choses et qui choisit des mots simples pour parler des choses simples. Elle parle d’amour, Ingrid. Des siens, de sa famille, de son combat, et surtout elle témoigne, elle s’empresse de témoigner de l’horreur avant qu’il ne soit trop tard, avant que la grande porte de la mémoire ne se ferme sur son témoignage. L’image télé fixe ce témoignage comme un polaroïd enferme un souvenir, dans l’immédiateté de la parole déversée, ça donne un sentiment d’urgence, cette voix qui pourtant prend son temps pour dire les choses patiemment, calmement, sans autre heurt que l’hésitation qui la fait balancer entre différentes expressions… Ce qu’elle dit n’a rien d’étonnant, bien sûr. On commence à avoir l’habitude des paroles de survivants. Le cinéma s’en est déjà longuement occupé (Lanzmann, Ophuls, Rithy Panh), la télé au garde à vous des grands événements mémoriels se sait quant à elle devenir une partie de la mémoire du monde. C’est cette urgence qu’elle y met, Ingrid, qui impressionne : jusqu’alors, la parole des survivants finissait par en venir aux images, elle les précédait en quelque sorte ; aujourd’hui, après celle de Florence Aubenas, la parole d’Ingrid Betancourt en est l’exacte contemporaine. Aujourd’hui, la distance est pour la seconde fois détruite entre l’horreur et son réquisitoire immédiat, les caméras déjà prêtes à recueillir le témoignage de ce qu’y vient juste de finir d’être vécu.
Evidemment, il fallait y venir : un même théâtre s’est joué deux fois par le biais de nos lucarnes, une même volonté de dire quelque chose dans le direct le plus absolu, énoncer son expérience, son être soi, exister par cela même que l’on a à raconter quelque chose, à témoigner au monde que l’on existe bel et bien sous ses yeux. Deux trajets, une même icône : Aubenas et Betancourt ont su faire peser le silence des images manquantes pour mieux faire surgir leurs voix respectives dans celles qui avidement nous regardent.




