My Own Private Kurt Cobain

Elle (Kim Gordon de Sonic Youth) : « Tu as parlé à ta fille ? »
Lui (Michael Pitt, Blake / Kurt Cobain) : « Je l’ai eue au téléphone… »
[…]
Elle : tu lui as dit : « pardonne-moi d’être un cliché du rock n’roll » ?
Icône ou cliché ? Kurt Cobain ou pas? Images fixes distendues par de légers travellings dans le bruissement du monde ancien, un homme marche. D’un pas trouble, comme sa figure éméchée par la nuit. Un cliché, certes. Il faut partir de là. Refaire le chemin de croix, s’arrêter dans le rugissement d’une rivière toute proche, pour un baptême de la dernière heure, in extremis. Au film alors de commencer, entre fuite et sur-place du personnage, qui pour l’instant s’appelle Blake, comme le poète. Un homme blond, sale, en surimpression du mythe : Cobain est là, juste derrière, et avec lui l’icône, en transparence derrière le cliché. Il ne faut pas reprocher à Gus Van Sant de chaque fois se laisser séduire par la pose, c’est là que le cliché est le plus fort, le plus proche, sans doute, de l’icône recherchée. Là, dans ce reconnaissable, cette figure, qu’un chanteur mort et son interprète peuvent cohabiter dans la plus stricte intimité. C’est bien la pose qui intéresse le cinéaste, ce qu’elle dit dans son silence, son simulacre d’éternité. Un mutisme auquel répondent les bruits de la forêt, et d’autres sons mélangés, entre cloches et litanies, mystique d’un Christ toujours contemporain : ce bruit tantôt sourd, tantôt crevant l’image, qu’on permette ici une hypothèse, serait le son primitif du rock, vierge de n’avoir pas encore été mis en musique, entrelacé dans les remous de l’eau et du vent, en pleine nature ; le rock comme réinvention du réel, simple prélèvement d’une rumeur sauvage et intemporelle.
Last Days n’est pas loin d’être le plus beau film sur la question. Sa frontalité sereine, qui n’exclut pas le ridicule inhérent à tout cliché, n’hésite pas à en passer par le gag, le discret burlesque des postures. Car avant d’être une icône, avant d’être Kurt Cobain, Blake est aussi un corps dans tous ses états, un corps qui ne transcende rien, pure immanence au contraire, fantôme peut-être, mais bien vivant à l’image. Déguisements de fortune, chutes, jeu du chat et de la souris, manière aussi de s’en foutre royalement : GVS n’oublie pas la part grimaçante de la mythologie rock, dont les rois s’inventent largement bouffons. Du cliché au gag, un tremblement vient alors creuser la pose de l’intérieur, où la figure se dérobe, renvoie le spectateur dans la crainte. Envers du gag : l’absurde terreur sans nom d’un monde égal à lui-même, qui ne se dit pas, ne s’explique en rien. La mort viendra à son heure, doucement, évidente, ce n’est pas elle qui impose la crainte, mais bien l’ennui qui ronge le personnage. Ici la durée du film trouve sa pleine résonance ; là est la terreur, petite mort de l’ennui, parmi les déambulations, les gestes sans but, ce néant qui recouvre pour finir toute création, où le monde ne se donne plus que dans sa rumeur, où les signes ont disparu. C’est pourquoi le film, lui, fait délibérément signe. Ses plans fixes sont eux-mêmes à la fois icônes et clichés (au sens photographique du terme), ils sont la trace, ce qui reste de la création passée, ce qui reste lorsque la musique n’est plus.
De la musique, il y en aura dans Last Days. Il faut attendre. Un dernier sursaut, lorsque Blake, filmé de plus en plus loin déchire l’espace sonore en frottant ses guitares. La fenêtre de la maison est fermée, pourtant la musique nous parvient, de plus en plus forte à mesure que le cadre, lentement, s’élargit. Blake est déjà mort. Mais sa musique fait désormais partie du monde ; elle communie avec le dehors. Plus tard, sur guitare acoustique, c’est le dedans qui laissera poindre la dernière complainte, la douleur la plus profonde, juste avant le dernier voyage. Entre dehors et dedans, déchéance privée et legs artistique, Gus Van Sant atteint enfin l’icône, même en Christ de pacotille ; il sait le passage étroit du grotesque au sublime qu’il emprunte depuis le début, sur les talons du personnage. Alors, l’assomption peut réellement commencer, à la toute fin, pour une séquence d’absolue et simple beauté. Le corps nu de Cobain se superpose au cadavre de Blake, et monte à présent sur l’échelle que font les carreaux d’une fenêtre, au bord de l’évaporation. Puis il ne reste que le cadavre, bientôt emporté par le SAMU, retour neutre du réel sur le lieu du miracle. Beauté encore : ne pas finir sur l’apothéose, revenir au monde ; laisser flotter la trace du mythe disparu. Surprise, enfin : garder du film sitôt terminé le souvenir d’une réelle incarnation malgré la mort en marche, et se dire qu’après tout, Blake ou Cobain, ces deux-là sont bien vivants.
S.B.



Commentaires
lh.
Je dirais personnellement, que dans ses moments les plus "poseurs", GVS est moins dans la pose rock que dans la pose de son propre cinéma...c'est une question de mise en scène plus que d'imagerie en l'occurence (je pense par exemple à ce plan ou Blake joue dans l'appenti et la caméra de GVS de tourner autour de lui : ici c'est moins le cliché de l'artiste seul dans son appenti qui me gêne, que le fait que GVS fasse consciemment un "beau plan")
partir du cliché pour arriver à l'icône, oui, mais j'ai envie de dire que c'est la marque de tous les grands cinéastes, tout grand film part du cliché pour arriver à l'icône d'une certaine façon (étant entendu que les mauvais films en restent au cliché, comme "Clean" par exemple, qui n'est même pas assez talentueux pour être poseur...je le cite en exemple pour rester dans l'univers rock)
Je ne suis pas d'accord avec l'objection de JS, en ce qui concerne les "beaux plans" de GVS. Non, je ne crois pas que GVS tombe dans le piège du beau plan dans Last Days. C'est même précisément le contraire qui m'a sauté aux yeux durant la projection. Contrairement à Gerry et Elephant, où cette critique était légitime, Last Days est au delà de la joliesse, au delà de la maitrise. A l'instar d'une chanson de Nirvana, Last Days est un film grunge, pas propre sur lui, qui déborde souvent, un peu bancal, un peu ivre, et même bègue. Beaucoup de plans sont "mal" cadrés. Bien sur ils sont beaux, mais beaux de leurs défauts, beaux parce qu'une jambe échappe au cadre, quand un perfectionniste aurait cadré Blake à la perfection. Cela est particulièrement frappant dans la foret, au début. Qu'aurait fait un Mallick (que j'admire par ailleurs) ? Il aurait sans doute laissé couler le plan, il l'aurait laissé duré plus de nécessité, laissant s'installer la pure contemplation-évasion. Mais GVS préfère couper, parfois séchement. On a envie que ce plan de Blake grimpant la coline le menant à sa maison dure, montrant l'action dans son intégralité, et plus encore. Mais GVS ne nous laisse pas ce plaisir, du moins pas tout de suite. Il nous amadoue, ne cédant pas à la facilité, et ce n'est qu'à la fin, dans la dernière bobine, qu'il s'en donne en effet à coeur joie. Mais dès lors ce n'est plus de la facilité. Une fois encore, c'est en accord avec le scénario : Blake titude, les plans de GVS titubent. Blake atteint le nirvana, la mise en scène de GVS aussi.
Autre chose, je ne suis pas sur que ce soit la caractéristique de tous les grands films d'aller du cliché vers l'icone. L'idée est séduisante dite comme ça, mais il me semble qu'on peut faire un grand film sans respecter cette règle ;)
"i'm going to be a superstar musician,kill myself and go out in a flame of glory."dixit kurt cobain age 14.
C'est un merveilleux film.
bravo pour la critique
P.S: He got murdered