Cœurs. Resnais à l’imparfait.

 

Vague souvenir d’un texte de Bazin sur La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy. Intéressé par l’adaptation proprement dite du roman de Gide, Bazin voyait dans les arrière-fonds enneigés du film un équivalent tout à fait valable des imparfaits de la narration. L’idée est séduisante, mais fausse ; elle dit bien à quel point Delannoy était un mauvais cinéaste. L’imparfait, soit : quelque chose a eu lieu, quelque chose, aussi, a pris son temps, retrouvé dans son déroulement par le biais du récit, bien qu’aujourd’hui tout à fait révolu. A faire ainsi tomber la neige, Resnais colle au mieux à cette idée, qui trouve cette fois son plein accomplissement : la neige tombe sans discontinuer, elle dit que quelque chose est en train de finir, la neige meurt de tomber, et son agonie semble ne plus pouvoir s’arrêter, parfaite équivalence de l’imparfait, ce temps présent enfermé dans le passé, comme ces figurines dans leur globe de verre où tombe la neige sitôt qu’on les retourne. Chez Resnais, les plans ont la transparence du verre justement, ils semblent infranchissables à toute intrusion autre que le regard, à l’image de ces corps séparés par autant de parois transparentes elles aussi ; il n’y a de place que pour le regard, pas pour les corps. Les corps n’existent que du dehors, dans le regard des autres. Eux-mêmes se sont déjà vidés de leur substance, promis à disparaître dès qu’on aura cessé de les regarder. Au sens propre, ce sont des corps à l’imparfait, fixés dans le présent d’une existence enfuie. Bien sûr, alors, ce sont des corps déjà vieux. Depuis longtemps, il manquait au cinéma français quelqu’un qui saurait dire quelque chose des petits vieux, ou des malades, ce « poids mort de la société » évoqué par Daney pour parler du gros des téléspectateurs. On se dit, à les voir, que jeunes ou vieux, de toute façon usés, les personnages de Cœurs font preuve d’une vacance terrible ; aussi bien, ils pourraient, comme les autres, regarder la télé dans la journée, quand les images sont là sans rien dire d’autre qu’elles-mêmes, là pour remplir un trou d’ennui, sans quoi il n’y aurait vraiment rien à faire : c’est ce rien-là que filme Resnais, ce rien qu’il s’évertue pourtant à faire exister dans toute sa terreur d’ennui, d’ennui ou de finitude (on meurt, on se sépare, on rate) tandis que la neige tombe toujours, dans sa triste et belle indifférence. Alors Cœurs, film de vieux ? Assurément.

 

Bug. L’exorciste, la suite.

 

 

Chez Friedkin, les corps sont plutôt jeunes et beaux. Inquiétants aussi. Quelque chose les habite, que l’on s’évertue à expulser. C’est que Friedkin n’en sort jamais, de son truc de l’exorcisme. Sortir le Diable d’une petite fille (c’est la part la plus spectaculaire du cinéma de F.), ou d’un flic sur le point de passer de l’autre côté de la loi (Police fédérale L.A.), ou du sexe (Cruising), traquer ce même Diable, parfois surentraîné (Traqué) dans le corps d’un ex-marine, expulser, enfin, le bug cher à  Cronenberg (lui, c’est le grand frère de F. en moins sale, moins dissipé) : bien entendu, le bug existe, dès le début, insecte pour la forme seulement, mais bien là, dans la dépendance de deux corps qui pour la première fois chez F. ne font que jouer l’exorcisme. A s’exorciser l’un l’autre (et à s’exciser, inlassablement), les deux amoureux de Bug ne font qu’implanter, toujours plus profond sous l’épiderme, le mal délicieux qui les ronge et les porte aux dernières extrémités d’une existence recluse. La fille montre bien que son homme, « elle l’a dans la peau », au sens propre : elle s’évertue à récupérer sa peur, et son désir avec, jusque dans sa peau à elle, et c’est là que le film est très fort, dans sa manière de vouloir toucher le fantasme de l’autre, de le toucher vraiment, de devenir cet autre, et de sentir pour soi son désir. Si elle pouvait, elle se masturberait devant la glace en voyant son reflet à lui. Mais F. ne veut en aucun cas rentrer dans le délire de ses personnages. Il n’en montre que le résultat. C’est là que le film, deuxièmement, est toujours aussi fort : dans cette manière qu’il a de rester à distance quand les personnages eux, essaient de la réduire au point que leurs deux corps n’en peuvent plus d’être séparés.