C'est la rentrée...

Dans un entretien donné à la radio, Truffaut s’en remet à la commune injonction des amateurs de beau temps : « Quand même, s’enfermer dans une salle de cinéma alors qu’il fait soleil… » : ce radical épris d’unanimisme ne pouvait faire autrement, il lui fallait récompenser ceux qui malgré tout prenaient la peine d’entrer. Voilà pourquoi, le plus souvent possible, ses films se terminent en extérieur. On ne saurait mésestimer cet impact météorologique, y compris sur l’engeance cinéphile, fût-il contraire aux habitudes : d’autres préfèrent fuir le soleil, n’en déplaise à Julien Clerc, et rejoindre l’été venu, dans les rangs obscurs, ceux que la chaleur indispose. Appartenant à ces deux cas de figure, j’attends chaque fois la saison estivale, entre reprises, surprises et déception, avec une certaine impatience. Et puisque la rentrée (très attendue elle aussi), met fin à la torpeur pluvieuse d’un mois d’août interminable, il me faut relancer ce blog impassible depuis le début de l’été par un nécessaire bilan.
Comme chaque année, un vent outre-atlantique a soufflé sur l’ensemble du pays, provoquant un anti-cyclone imperméable aux cinématographies étrangères.
Des nouvelles de l’Amérique, donc. A savoir : un pamphlet raté mais justement inquiet (Fahrenheit 9/11) un ou deux blockbusters attendus (Spider-Man II ; Le Village), d’autres moins (I Robot, Riddick, Hellboy), et une pléiade de films qui venus du tout-venant hollywoodien, réservent habituellement une petite surprise venue de nulle part : manqué pour cette fois. En dépit de canicule, l’été fut lourd : rien que du très officiel, et une seule question : confirmation ou pas ? Pour deux films au moins, la confirmation eut lieu. Cet été Sam Raimi revint, et il fut grand, c’est le moins qu’on puisse dire. Son second Spider-Man est une merveille de mise en scène, et pose une vraie question de cinéaste. Que faire d’un héros qui balance sans cesse, au propre comme au figuré ? Autrement dit, quelle place lui donner ? Aucune et toutes : vraie gageure. On sait l’importance qu’il y a pour un acteur a respecter ses marques, l’importance qu’il y a, pour la script embusquée comme pour la belle Mary Jane, à être constant. Tobey Maguire, alias Peter Parker, doit jouer à la va comme-je-me-lance, ici et ailleurs, le cœur au bord des lèvres. Et voici comment d’une simple question d’espace (où est ma place ?), Raimi fait la base théorique d’un film au romantisme fou, d’une clarté sans pareille, laquelle cache cependant des abîmes de noirceur. La nouveauté, ici, n’est pas tant que le héros doute, mais que d’autres doutent de lui. Sans jamais savoir vraiment où donner du corps comme de la tête, Parker s’expose aux délices de l’incertitude, vulnérable comme jamais. Témoin la plus belle scène du film : alors qu’il vient de sauver les occupants d’une rame de métro emballée vers le vide, ceux-ci découvrent le visage de l’araignée : c’est un adolescent, un petit d’homme. Dans un mouvement de commune reconnaissance, tandis que le vilain Dr Octopus s’engouffre à son tour dans le wagon de tête, ils posent leur mains inutilement protectrices sur le poitrail arachnéen. Magnifique image d’une Amérique renversée, désormais soucieuse de protéger son héros … Et cette autre scène, la plus belle du film, encore : ce n’est plus Fay Wray dans la gigantesque main de King Kong, mais Marie Jane posée sur la toile de son amoureux, lequel s’approche d’elle en rampant presque sur le réseau des fils, si petit face à l’objet de son désir, animal si peu viril au fond, attendant le baiser de l’espoir.
Confirmation pour les uns, éventuelle surprise pour les autres : on avait laissé l’intriguant Shyamalan à ses champ de maïs, quelques peu circonspects. Assez peu au fait de nos préoccupations, le timide Mister Night revient donc en douce pour affirmer sa position unique dans le ciné US. Impressionné par Incassable, déçu par Signes comme par Sixième Sens, il fallait un quatrième film pour y voir plus clair. C’est fait. Shyamalan est un grand réac, et un grand cinéaste. On y revient très prochainement.
S.B.



Commentaires
Sébastien, évite la lecture consternante des Cahiers ce mois-ci : Spider-Man 2 éreinté et Le Village porté aux nues pour sa lenteur et son comique, en d'autres termes, sa "stupeur". Ces inepties sont signées Emmanuel Burdeau, poseur devant l'éternel ! En revanche, très beau texte de JP Rehm sur le Village.
Mais on découvre aussi la figure de l'Octopus, qui rappelle les problématiques prométhéennes du savant dépassé par sa puissance pour avoir oublié de la normer par une éthique, du savant qui croit pouvoir dominer le corps par un simple inhibiteur, qui disjoncte au mauvais moment; un savant qui cède à la subtile logique psychologique du primat de son oeuvre sur les règles de prudence.
Alors on peut aimer Spiderman. Mais dans cet été finissant ( a-t-il jamais commencé?) on peut aussi choisir de tourner le dos aux productions américaines, même de qualité, afin de retourner voir un de ces exquis Mankiewicz, qui dementirait presque la formule susdite de Hitchcock et Truffaut sur la secondarité du dialogue. On appréciera Chaines conjugales, et encore mieux, Trois guêpiers pour une abeille, pour finir par le chef d'oeuvre "le limier".
Fassent que les coordonnées astrales ce soir vous soient favorables,
Eric Pommier
Je me permet juste de vous signaler que Mankiewicz, c'est aussi de la production américaine.