Le Village n’est sur aucune carte. Et pour cause. En fait de parabole assez bêtement politique, il nous intéresse d’abord comme autoportrait. Shyamalan y fait le point sur une situation assez paradoxale, qui place son cinéma hors de toute contemporanéité. Plutôt que de venir « après », il préfère ne pas venir du tout, comme s’il se trouvait là de tout temps, étrangement familier à nos yeux, et pourtant singulier. Paradoxe qui fait tout le prix d’un cinéma moins « post mortem » qu’ad aeternam, son prix et sa limite. Mais une limite intégrée par le film lui-même comme manière de protection.
Rythme suspendu, action diluée dans la contemplation du spectateur, et dont le ralenti n’est qu’une forme parmi d’autres, effet de surplace assez sidérant, qui empêche le film d’être effrayant mais lui imprime une aura particulière, à nulle autre référencée : ce que le cinéaste cherche à protéger, c’est cette forme autarcique, par lui créée de toutes pièces, rétive à toute porosité, toute impureté. On comparerait volontiers le cinéma en apnée de Shyamalan au fameux caisson de Michael Jackson, d’où la fable : moins politique que théorique, autoportrait du cinéaste en sentinelle, perché dans sa guérite, non pas devant l’état du monde mais celui de sa représentation.
Position difficilement tenable en vérité. A se rêver ainsi hors du temps, on court le risque de ne plus exister. Mister Night se frotte au fantôme de son propre cinéma, à son imminente dissolution malgré son déploiement sans faille, son évidente maîtrise. Réactionnaire sans doute, au moins quant à l’histoire récente des formes, cela ne l’empêche pas d’être grand. D’une grandeur inutile au demeurant, en cela particulièrement touchante.

Autre film attendu de la fin de l’été, Assassination Tango de Robert Duvall. De tous les plans, ce dernier expose son corps de star à la grâce du tango. Ce qui est beau : Duvall ne sait pas vraiment danser mais qu’importe. Son corps fait le reste, avec son histoire, sa patine, sa démarche empruntée et gauche sitôt sur la piste, rehaussée par le souvenir de ses rôles passés. Un balancement lui suffit pour emporter le plan, se fondre dans les volutes de sa partenaire féminine qui elle ne joue pas, s’en remet à la seule vérité de son art. Jeu et danse se tiennent l’un l’autre pour ne pas tomber. Il manque sans doute à Duvall la géniale schizophrénie des vrais cinéastes-acteurs (Eastwood, lui-même sur le versant Welles) ; qu’importe, là encore : lui reste le versant Chaplin des acteurs-cinéastes, ceux qui depuis les feux de la rampe haranguent une caméra sagement plantée sur son axe. Tout cela tient certes un peu de la facilité, comme on dit d’une belle personne qu’elle séduit facilement, sans effort. Mais si Duvall ne fait rien de son corps, c’est d’abord parce qu’il se suffit à lui-même. Cela s’appelle l’élégance.

S.B.