Eloge de la bêtise II - Land of the Dead

(Extrait)
Si nous ne faisons pas attention, il se pourrait que le rai du projecteur se prenne à nos têtes levées dans la précipitation, tandis que ma main vient chercher le fond de sa culotte, et que nos corps, au fond de la salle, s’étreignent dangereusement. Toujours la même fascination pour ces images instables qui volent parmi la lumière dirigée sur l’écran en un faisceau compact ; il y a, dans ce miracle toujours recommencé d’une technique pourtant vieille d’un peu plus d’un siècle, une assomption infiniment répétée qui a toujours inclus de la croyance, sinon de la foi dans les pratiques cinéphiles de nombreux spectateurs. J’en suis depuis longtemps, de ceux-là je veux dire, ces fous qui contemplent depuis des années, avec la même avidité, des images reproduire mécaniquement le mouvement oculaire sur une toile où viennent s’échouer les rêves d’un autre, rêves impalpables comme les irisations colorées du spectre lumineux, fondues et agrandies dans cette entité merveilleuse, le plan, cette image calme et foudroyante comme un tableau sur son chevalet, bientôt investie de la divine propension au mouvement ; pour autant, même si je suis des leurs, ils me font chier avec leur respect, leur "grand art", etc. J’ai toujours aimé baiser dans les cinémas, ça ne date pas d’hier. D’autres mangent, et pour les plus chanceux fument, à cela je n’ai rien à redire ; le cinéma, c’est dieu qui vient visiter le peuple et ne s’en trouve pas plus mal, c’est ce que « l’art » peut lorsqu’il vous parle face à face sans jamais vous prendre de haut. L’image d’un film, pour peu qu’elle ait à voir avec la « sainteté », il me plaît de la snober pour lui opposer dans l’ombre les gestes affamés d’un obsédé qui se respecte ; bon, soyons juste, ce film-là, je l’avais déjà vu.
C’était un truc de zombies, un film de Romero. Il y a, chez le zombie, une bêtise irréductible. C’est une manière d’image dont la capacité signifiante, proche de zéro, m’a toujours fasciné. La horde des morts-vivants, son pas lent qui traîne, tout cela fait un beau simulacre d’humanité ; et pourtant, dans ce film-là, on sent bien que Romero les aime, - eux, ils ne demandent que ça, même s’ils ont la détestable habitude de vous bouffer tout cru sitôt que vous êtes à leur portée - ; après tout, ils ont fait sa célébrité, dommage qu’il leur donne à présent de quoi se mouvoir un peu plus vite, de quoi surtout faire la nique aux humains dans une prétention rageuse ; ils étaient déjà politiques avant de faire leur révolution, pure subversion que d’exister malgré tout, simplement exister, morts ou vivants, peu importe. Là-dessus, c’est quand même très beau, ces images égales, dont on se dit qu’elles étaient pareilles il y a vingt ans. Je me souviens du deuxième, celui où les zombies hantent de leur démarche ridicule et pesante les allées d’un centre commercial ; les humains se demandent ce qu’ils peuvent bien faire là, l’un d’eux répond que c’est là qu’ils allaient le plus souvent autrefois, que c’est le seul souvenir qu’il leur reste de leur vie passée. J’aimais bien aussi l’accroche publicitaire, sur l’affiche : « quand il n’y a plus de place en Enfer, les morts reviennent sur terre ». On aurait dit un slogan de soixante-huit, pour peu qu’alors, les gens y aient prêté attention, mais les zombies n’étaient pas que sur l’écran, c’est ce qui est le plus touchant chez Romero, sentinelle inutile au milieu des années quatre-vingt, oubliée depuis ; c’est pourquoi, ce jour-là, j’ai voulu revoir son dernier film, que les affichent taxaient de « chef-d’œuvre », moins par conviction que par habitude, manière quand même d’hommage tardif et discret sur le quai des métros. Cette fois, il les lance à l’assaut du monde, bien qu’ils aient déjà tout recouvert, ces morts un peu plus vivants à mesure que la série avance ; au reste, voilà peut-être le secret dessein du cinéaste, nous remplacer progressivement par eux, qui vivent malgré tout et quoi qu’on en dise - appelons ça, le "syndrome Bartleby". J’ai toujours aimé la « bêtise » foncière du cinéma américain, cet instinct de l’image, qui laisse le discours à d’autres ; cette manière de signifier tout et rien à la fois, moins visionnaire que dépositaire de la vision des autres. J’aime bien comme les zombies, invariablement, appellent sur eux le commentaire des vivants ; en somme, les laissent fonder à leur place les conditions même de leur existence.
Après tout, les américains – et les anglais - ont inventé le rock, celui qu’on dit « binaire », celui des Ramones, des New York Dolls, du Clash, ou des Sex Pistols ; ils ont détruit la musique, l’ont remplacé par quelque chose qui a plus à voir avec la note elle-même, la pulsion du bruit. Ils ont évidé la musique, son enchaînement de pure rigueur, pour lui préférer le geste ; ainsi est née la rock-star, par quoi l’attitude primait sur le son : primat de l’image, encore et toujours. L’évidence du rock, sa foncière démocratie – aussi bien, tout le monde peut, ou plutôt, pourrait en faire -, cette générosité en somme, couplée au souci non seulement de plaire mais avant tout, d’être compris, c’est ce que j’aime en Amérique, terre d’accueil contradictoire à tous ceux que la culture importe, où la culture s’exporte ; ce que j’aime, oui, retrouve chez Romero et ses zombies, l’être-là d’une culture de l’instant, de l’instinct. Je veux, moi aussi, atteindre à cette existence « binaire », ma queue se dresse invariablement contre la mort, elle me fait vivant et tel que je suis, me suffit, et lui suffit à elle qui me prend une nouvelle fois dans sa bouche, me finit à la main, sur les sièges inconfortables.
PS : à ceux qui s'inquiéteraient pour ma santé mentale, je tiens à préciser qu'il s'agit là d'un extrait de roman en cours, où il m'est apparu loisible de digresser sur le film, tandis que les "héros" allaient au cinéma...
S.B.



Commentaires
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