Luc Moullet, Les Sièges de l'Alcazar


Il n’existe qu’un lieu où s’invente le cinéma, hors le cinéma lui-même. C’est la critique. Problème : de son point de vue à elle, il n’y a plus que des auteurs. Manque la politique.

On lit souvent, sous les plumes caudines des plus intelligents, un même désarroi : le cinéma qu’est-ce encore ? Peur de le voir se noyer qui toujours dit la même chose, crainte de ne plus savoir bien qui il est, attaqué de toutes parts par d’autres régimes d’images. Là-dessus, ne pas oser en sortir, du cinéma et de son pré carré institutionnel, d’où que l’institution elle-même suffit à nous rassurer. On ne compte plus les colloques, actions pédagogiques, commémorations, tout ce qui, de salles en musées, fait les valeurs sûres. C’est bien. Mais aussi : c’est mort. Acquis. On n’y revient pas vraiment ; juste la mémoire qu’il faut préserver, pour se dire que c’est là. Et après ? Nulle réévaluation, nulle querelle, rien qui ne fasse, à quelques exceptions près, un enjeu réel. Ce qui ne manque pas, pourtant. Câble et dvd proposent un à-plat de l’histoire du cinéma, une banque de données jamais aussi accessibles qu’à présent, de nouveaux régimes voient le jour, de nouveaux hybrides. Là-dessus, un surcroît théorique peut-être, assez marginal, mais rien qui ne s’arme vraiment contre l’ennemi potentiel, qui ne fasse front commun, qui change l’exercice critique en plan de bataille. Art de la guerre s’il en est, la critique appelle à cette violence politique qui lui est propre. Politique est bien le mot, il faut choisir son camp, prendre parti. Construire de nouvelles « chapelles », bien païennes celles-là, qui impliqueront la destruction d’autant d’idoles. Pour en finir avec l’idolâtrie, justement : le cinéma est un art humain, trop humain pour ça. La métaphore religieuse sied bien à la cinéphilie, assez peu au cinéma, qui tient au contraire d’une belle immanence. Pour en finir avec la cinéphilie : au moins dans ce qu’elle a de réactionnaire, par la force des choses. Le cinéphile conserve, liste, ses amours sont constantes, le plus souvent. Les plus belles cinéphilies sont les plus contradictoires, celles qui se confondent avec la vie, la nourrissent, de reniements en préservation, celles qui disent quelque chose de cette vie, de cet âge qui avance, fait, défait, transforme. Tout ce qui change en un mot, refait pour aujourd’hui de nouvelles règles, de nouveaux principes, plus tard peut-être à leur tour piétinés par celui-là même qui les a édictés. De la cinéphilie codée à celle, plus sauvage, qui diligente la critique, la nourrit et s’y ressource chaque fois. Défaire en un mot le pacte de stabilité qui préside aux dogmes. Non plus aimer le cinéma mais aimer à partir de lui. Car on maintient : la critique est bien l’art d’aimer. Art de la guerre, disions-nous plus haut. C’est évidemment la même chose.

S.B.