A History Of Violence de David Cronenberg.


« Tu en a mis du temps… » : ce que dit un homme au volant d’une voiture, attendant son acolyte. Le temps qu’il aura fallu au plan séquence pour installer sa durée, sa respiration. Ennui diffus de la seconde suspendue en plein soleil, une mouche volette, se pose sur le t-shirt de l’homme, qui n’a eu qu’à faire cent mètres pour s’avancer jusqu’à l’office d’un motel. Cent mètres distendus dans la durée du plan, avancée presque immobile de la voiture. On comprend qu’à l’office, l’autre en a profité pour faire un carnage. De la violence, nous ne verrons que le résultat, d’abord, (l’homme va chercher de l’eau à l’office, le plan découvre alors les corps égorgés de ses occupants) puis progressivement sa brutale exécution, coups portés très vite, comme surgis d’eux-mêmes, inserts gore, qui littéralement taillent à vif dans l’image elle-même, l’ouvrent en dedans sur sa propre béance de violence contenue. C’est que la violence est partout, embusquée au plus loin d’une vie, dans l’œil exaspéré bientôt d’un adolescent, toujours présente au fond, à ce point qu’on ne la voit pas venir, qu’on ne la voit pas du tout au demeurant : sinon ce qui la précède et en résulte. Le film s’appelle A History Of Violence, c’est un film de Cronenberg, son plus beau depuis Crash, son plus évident. C’est un western, avec saloon à la clé, figure de héros mutique (Viggo Mortensen, paisible et pas très causant), un précipité de regard sur les fondations de l’Amérique, sa violence à elle d’abord, et puis au fond, à nous aussi. C’est un film de genre qui n’en à rien à foutre d’être un film de genre, même s’il jouera le jeu jusqu’au bout (grandioses gangsters incarnés par Ed Harris et William Hurt).

Evidence de chaque plan où la durée s’installe, de sorte que tous les enjeux posés, le spectateur a le temps de faire le point sur chaque détail, sans jamais sortir de la fiction. Se dire, au passage, que si Edie (Maria Bello), la jolie femme du héros, laisse ainsi sa bouteille d’eau au soleil à l’avant de sa voiture, elle risque de ne plus être très bonne à boire… Deux seconde plus tard, la menace déboule sous la forme d’une berline noire rangée à ses côtés, avancée silencieuse et angoissante, plein cadre ; et pourtant on pense toujours à la bouteille d’eau qui ne sera plus fraîche quand l’autre va rentrer des courses, on est en plein dedans en fait. A se soucier de tout, même de ça. Se dire qu’on est vraiment là, sur le parking, on sait bien qu’elle pourrait ne pas rentrer vivante, alors la bouteille d’eau, hein, pffff…, mais bon il se peut aussi qu’elle en sorte, du centre commercial, sa fille dans ses bras, comme elle avait convenu de le faire, alors la bouteille, une fois la menace écartée, reprendra toute son importance. Cette bouteille, ce n’est pas un mc guffin, elle ne cristallise pas l’angoisse à proprement parler, il s’en faut de peu que vous ne la voyiez pas. Elle est juste laissée là, dans un rai de soleil, à l’avant de la voiture ; elle n’attire même pas le regard. Aussi, Cronenberg focalise assez peu, l’angoisse peut ainsi se diffuser partout, à n’importe quel endroit du plan.

Son film se déploie en beaux plans d’ensemble qui laissent la place à toutes les gammes de sentiments, donne à chacun des protagonistes le temps d’exister pleinement. On ne connaîtra jamais vraiment ces personnages, c’est même le sujet du film. Mais tous se dévoileront en regard de la violence, donnée ou subie : il se dévoileront sur le moment, à égalité avec notre regard captivé sur cette seconde, celle-là qui pèse avant l’attaque ou bien s’étire dans le paisible ennui d’une vie tranquille. Edie va peut-être voir sa fille se faire enlever par des gangsters au milieu de la galerie marchande, et dans le même temps, sa bouteille continue de se réchauffer ; plus tôt : Tom Stall, son mari, est sur le point de devenir un héros, il va tuer en légitime violence, ça va pas être beau à voir, et l’on se dit que l’on aime bien la forme ronde de la cafetière, que le café doit être bon, qu’on prendrait bien aussi une part de tarte au citron ; elle a l’air bonne, avec toute cette meringue dessus ; celui qui s’apprête à la manger s’apprête aussi à tuer la serveuse, il n’empêche : le génie de Cronenberg, c’est de faire cohabiter, dans une même durée, l’importance de l’action et l’arrière-plan tranquille du décor, la surface et sa profondeur.

S.B.