Le cinéma dans le bocal (suite)

10ème Chambre, instants d’audiences : avec le troisième volet du triptyque de Depardon sur la justice, on assiste à l’évolution, nette, d’un cinéma qui chaque fois change d’approche en fonction de son sujet, sans jamais s’éloigner d’une méthode immuable. Dans les trois cas : retrait, mise en scène du regard, prééminence du son. Mais de la rue et du commissariat de Faits Divers (1983) au prétoire de la 10ème Chambre du Tribunal de grande instance de Paris, beaucoup de choses ont changé.
On se souvient qu’entre temps, quelques procès, dont celui de Barbie sur la chaîne Histoire, ont étés retransmis par la télévision. Que si l’autorisation de filmer à l’intérieur d’un tribunal reste encore une fois exceptionnelle, Depardon, qui s’est déjà lui-même faufilé dans l’antre judiciaire, plus exactement dans le bureau des substituts du procureur, (Délits flagrants –1994), doit faire avec la télévision et les progrès qu’elle a pu faire dans sa capacité à filmer ce qui ne se pouvait pas. Faire avec : autrement dit instaurer un dialogue entre télé et cinéma, en revenir, cette fois, non plus aux plans séquences de Délits, à ce cadre fixe qui voyait magistrats et prévenus se faire face de part et d’autre d’une table et partager un cadre qui se rêvait en 70 mm, mais, parce qu’il y a cette fois cérémonial, parce qu’un cadre ne se partage pas impunément, parce qu’il y a jugement et que la hiérarchie joue à plein, en revenir donc, au champ-contrechamp, figure tutélaire du cinéma reprise par la télé comme principale esthétique de la distribution de parole.
Alors que Délits flagrants conjuguait appareillage « moderne » (35mm, son à la perche bi-piste) et visuel Lumière (la plupart du temps un plan-séquence fixe sur trépied ) Depardon prend cette fois acte de la scénographie télévisuelle : du cinématographe rejoué, il passe à la télé « cinématographiée » : gros plans et plans américains se succèdent, la cour et les prévenus à jamais séparés par le champ-contrechamp, chacun à sa place, qui est juge, qui est jugé. La télévision infléchit ici le goût du cinéma pour le plan d’ensemble, cher en particulier au cinéma de procès, lui oppose le face-à-face des plateaux, sans dévier d’un iota. La différence, c’est que la mise en scène d’une émission télé est par nécessité aléatoire, toujours susceptible de changer au gré des évènements, direct ou pas. Nullement portée par le hasard, celle de Depardon rejoint le camp du cinéma par son immuable programme, sa manière de s’instituer en regard, de se donner toujours comme tel. La télé accompagne le regard, lui ouvre ou lui ferme des portes, quand le cinéma se substitue lui. Entre l’esthétique du cinéma primitif (donc muet) choisie pour filmer la parole au travail (Délits flagrants) et celle de la télévision utilisée pour mieux l’infléchir et revenir à la grammaire d’un cinéma de rigueur, Depardon renouvelle une fois encore son génie du paradoxe.
S.B.




Commentaires
PS: pour l'info sur la "juge", et par la même occasion pour des saillies à l'exact opposé de celles qu'on lit ici et là sur Depardon et Battisti:
http://zohiloff.typepad.com/kuhe_in_halbtrauer/
SB : beau texte en effet, mais le dispositif de "Delits" ne lui avait il pas été imposé parl'institution? Mais il se peut que je me trompe.