"On dirait que..."
Bienvenue chez les ch'tis de Danny Boon.
On le sait déjà, Bienvenue chez les ch’tis est en passe de devenir le plus gros succès français de tous les temps : prenons le pari qu’il va dépasser, en définitive, l’indétrônable Grande Vadrouille. Il convient de s’y intéresser de près : un succès de cette ampleur n’est pas seulement dans l’ordre d’un symptôme sociétal, il dit avant tout quelque chose du cinéma. Si l’on veut donc faire le pari d’un combat gagnant contre le film de Gérard Oury, c’est aussi parce que la « francité » qui fait l’ordinaire victorieux du cinéma français commence peut-être à en finir avec le modèle d’une mythologie de la Résistance et du terroir. Certes, on m’opposera le régionalisme d’un film consacré aux gens du nord, c’est pourtant son beau paradoxe que de vouloir précisément partir d’une région pour en sortir, de s’y enfoncer pour mieux lui faire perdre ses stricts contours, y trouver autre chose que les signes communément admis d’une reconnaissance régionale. Y trouver quoi ? Un état paradoxal de la France peut-être, l’expression d’une inquiétude très contemporaine qui en a peut-être fini avec le passé pour se poser la question de son identité changeante.
Contrairement aux apparences, ce qui intéresse Danny Boon, c’est le territoire au sens propre, pas sa plus value culturelle et mythologique (le terroir, donc). Soit l’inverse d’un film comme Paris, qui voudrait retourner les clichés sans se rendre compte qu’ils ont la même apparence de l’autre côté : Boon procède autrement, en choisissant d’investir le cliché de l’intérieur, pour l’étendre progressivement à la caricature. Il faut se souvenir ici de la belle formule de Daney : un cliché, c’est une image qui ne bouge pas, jouant ainsi sur les deux sens du mot. Faire bouger le cliché, le remettre en mouvement et, par l’absurde, le renforcer toujours plus, c’est pour Danny Boon la possibilité d’éprouver précisément ce cliché au territoire qui le porte, pour en faire ressortir les failles. Car il arrive un moment où le cliché ne tient plus de lui-même, découvert par la réalité d’un paysage qui ne s’y conforme plus : c’est le réel qui prend alors sa revanche sur le langage, l’image (en mouvement) qui prend le dessus sur l’imaginaire (arrêté). La concordance est d’abord complète : ainsi le gag hilarant de la pluie qui se met à tomber sitôt la frontière avec le Nord Pas-de-Calais passée, un peu comme certains fantômes au-delà du pont vont à notre rencontre, selon un carton célèbre de Nosferatu : au reste, la dimension quasi-fantastique du gag commence par déréaliser le territoire, pour mieux le faire exister par la suite à travers les gens qui l’habitent. Car le film a ceci de passionnant qu’il ne s’occupe d’image que comme résultat, production à partir du langage et de lui seul. Ainsi le cliché n’est pas seulement une image d’Epinal (comme ce premier gag, directement issu du paysage comme le sont les moulins en Hollande), il est d’abord l’expression d’une idéologie directement inscrite dans le langage, soit une manière d’idiolecte social : l’idée que je me fais d’une autre région, d’une autre culture, se doit d’être la plus stable possible afin de positionner, avec ou contre elle, l’idée que j’ai de ma propre région, de ma propre culture… qui doit être également source de clichés pour les autres, à la seule fin d’avoir quelque chose à moi, c’est-à-dire qui m’identifie, de sorte que je ne puisse pas le partager.
A cela, Bienvenue chez les ch’tis répond par une porosité salutaire de la langue perçue par Kad Mehrad comme étrangère : c’est l’affrontement entre le français et le patois chtimi qui fait l’enjeu comique des dialogues, de façon certes un peu facile, mais riche d’évidence pour qui veut suivre le personnage jusqu’au bout : c’est-à-dire dans le jeu d’un changement identitaire complet, par où la dimension de jeu, précisément, importe plus que tout. On dirait que… Soit : « jouons à être ceux-là même que l’on veut éloigner de nous », il s’agit là d’une vraie dimension de mise en scène : s’approprier une langue étrangère (mieux : parler sa propre langue comme étrangère), réinvestir un territoire, en y portant le cliché à chaud. En dernier lieu, Kad devra tout faire, avec le concours des habitants, pour conformer le Nord à l’idée que sa femme en a, entièrement conformée par son discours : c’est un Nord qui n’existe plus, que Danny Boon a choisi de déplacer dans un ancien site minier aujourd’hui abandonné. Et c’est peut-être la plus belle idée du film que cette reconstitution historique, seul raccordement possible au cliché, devenu précisément cliché parce que passé dans l’Histoire. Il s’agit d’une simple translation, le village n’a été déplacé que de quelques kilomètres, à l’endroit de l’ancien qui en porte toujours le nom. C’est dans cet interstice entre les deux villages (l’ancien et le nouveau), que se tient le film, dans un rapport de juste distance que la mise en scène va faire varier selon le langage employé par chacun. Voilà ce qui émeut vraiment, en dernier lieu : cette manière qu’à le film de souhaiter la Bienvenue à ses spectateurs, sans leur mâcher le travail, les laissant faire le chemin nécessaire à ce que leur langue trouve à se déployer dans un espace non plus reconnu comme région, mais affirmation toujours renouvelée d’une France qui change.




Commentaires
Qu'il vous plaise de supprimer ou de garder mon commentaire, c'est mon opinion quant à vous que je tiens à exprimer, comme un échange de mots qui n'ont pas spécialement choisi ce support, et qui auraient trés bien pu être verbaux.
Selon moi, votre analyse (bien qu'intelligente, construite et défendable) est fausse, inversée.
Il ne s'agit que de mon opinion, et donc je là défendrai en usant de termes affirmés, comme s'il s'agissait d'une certitude. Car c'est ainsi que tous nous allons, fiers de nos abats.
Vous etes l'archétype du symptôme Français.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Picard
Le patois, régional, fait partie de l'histoire de France, il est aussi vieux que la langue Française, et a grandi avec elle. Il ne l'a jamais quittée, et à toujours composé avec elle, sans jamais vouloir cesser de s'accorder avec elle, ou cesser de la comprendre. Ce n'est pas un étranger. C'est la France du village d'astérix, gauloise et rassurante, présente, discrète, ancrée, derrière les sketches comportementaux de la tribue du Nord (trés uderzo les comportements) pour intimider la femme montée dans le nord.
Je crains que l'interprétation de votre conclusion ne survive à un sondage sur l'origine culturelle des personnes qui sont allées voir ce film.
D'ailleurs, la population du film, (Kad est typé Européen) n'est en rien métissée. Ce qui constitue un sacré "report minoritaire" à votre analyse.
Amicalement
Quelque part, je vois aussi une sorte de symétrie entre "Bienvenue..." et "La graine et le mulet", les deux films français "dont on parle", deux films où il est beaucoup question de bouffe, de langage et de son apprentissage. "La graine..." montrerait-elle une France telle qu'elle est et "Bienvenue..." telle qu'elle rêverait d'être (bloquée à l'époque de la Quatrième République) ?