Paris libéré
Les Chansons d'amour de Christophe Honoré
Il y aurait quelque injustice à ne considérer Les Chansons d'amour que sous l'angle d'une allégeance à la nouvelle vague. Si le spectre de Jacques Demy plane bien sur le film, il s'agit justement d'un fantôme, soit quelque chose d'irrémédiablement enfui et qu'il faut, vaille que vaille, faire revenir, non sans tristesse et bonheur mêlés. Au reste, le film d'Honoré se mesure à la distance qui le sépare de la NV, dans l'écart produit entre un référentiel clairement balisé et la contemporanéité d'une oeuvre qui veut être ici et maintenant. Et ça tient à quoi ? A pas grand chose, à la déambulation peut-être, qui laisse voir au gré d'une promenade pensive telle affiche électorale déchirée, telle autre qui promet un inquiétant "tout devient possible", à ces gens filmés qui cependant n'appartiennent pas au film, enrobés dans leurs écharpes et l'air du temps qui se donne ainsi de lui-même, avec d'autant plus de force que ce réalisme-là vient sans cesse buter sur l'artificiel des passages chantés. Alors on peut râler, comme toujours, se dire que passer d'une chambre en ville (Paris : toujours la même) à une autre, d'un corps à l'autre, le cinéma français passe son temps à ça. Mais c'est oublier qu'il y a des cinéastes qui filment très bien cela ; tant l'ont filmé et d'autres le filmeront encore. Pourquoi ne pas interroger plutôt cette permanence, y voir ce qui constitue au demeurant une réelle mythologie, quelque chose qui a passé par la nouvelle vague, a signifié une libération artistique qui coïncidait, dans l'immédiat après-guerre, avec celle de Paris : Paris encore et toujours, qui reste aujourd'hui le foyer concret de cette mythologie. Ce qui importe alors, c'est de quelle manière Paris a pu changer et le cinéma avec. C'est, comme ici, surprendre chez Honoré une manière bien à lui de filmer ce qui l'a déjà été avec un mélange très diffus de profonde mélancolie et d'infinie douceur, échappant in fine au maniérisme finalement daté qui enlevait beaucoup de son prix au précédent film (le pourtant ambitieux et bien nommé Dans Paris) : en témoigne la scène du repas de famille, par un dimanche pluvieux qui rend triste en apparence, quand tout appelle pourtant à se lover dans un sofa, à s'aimer doucement parmi les heures grises ; l'envie qui vous prend déjà d'aller serrer dans vos bras chacun des personnages, cette envie de pleurer, peut-être, mais ensemble, voilà ce qui fait tout le prix des Chansons d'amour, quand le ciel bas et lourd fait sauter son couvercle pour qu'une chanson, c'est sa première beauté, puisse relier chacun d'entre nous : nous voilà concernés et les voici, eux, dont la seule échappatoire est de pouvoir partager un peu de leur douleur avec les autres, la rendre moins pesante, peut-être plus fraternelle. Sur le canevas du deuil, Christophe Honoré se sert des chansons pour ce qu'elles sont : un lieu de consensus et de commune consolation, qui change le gris du ciel en promesse de lits à partager.




Commentaires
Ce film est critiquable (côté bobo-branchouille, entre autres), mais bon, il déborde de sensualité.
Le summum pour moi est la scène où Erwann prête son pull à Ismaël qui vient de dormir chez lui et dont il est déjà raide dingue.
Donc, au-delà des critiques de forme, la midinette qui sommeille en moi mais qui ne dort que d'un oeil a adoré, ira le revoir, achètera le DVD et se repassera en boucle la scène du garçon en chandail.
En revanche, je ne garde pas un bon souvenir de Dans Paris, mon premier film de Christophe Honoré. Peut-être vais-je tâcher de le revoir à la lumière de ce que ces Chansons d'amour m'a fait découvrir de ce réalisateur.
Bises,
Bruno.