Sagas et trilogies (2) : Retour vers le futur - A l'égal du père

Toutefois, le « père » ne constitue pas toujours un référent stable. Un certain cinéma hollywoodien (le plus intelligent), s’octroie à son tour le doute propre aux productions des années soixante-dix. Plutôt que de se trouver un « père » parmi les classiques qui ont pu faire une part de l’identité cinématographique américaine, il va chercher directement en amont les causes d’une crise identitaire qu’il faut bien prendre en compte, afin de promouvoir son esthétique de la récupération sans en passer par l’amnésie. C’est le cas de Back To The Future (Retour vers le futur, 1985) et ses suites, trilogie de Robert Zemeckis où la question de la filiation se réinvente épisode après épisode, en d’infinies variations. Ici, la figure du père tourne le dos à sa représentation symbolique habituelle. Celui-ci ne sert à rien en tant que référent, il est seulement géniteur et souffre d’une identité aussi peu affirmée que possible. A ce père concret, établi en tant que personnage, la trilogie répond par une multitude de « pères » cinématographiques, qui relèvent chaque fois d’un genre particulier (science-fiction, western, chronique adolescente et son traditionnel « bal de fin d’année »). Le fait de situer ces trois films à la croisée de trois genres, tous pour le moins symboliques, chacun leur tour, d’une part de l’Amérique, dit bien l’orientation archéologique prise par Zemeckis et son scénariste, Bob Gale.

Une multitude de « pères », donc : à chercher aussi bien du côté de l’Europe (on y peut croiser, épisodes 2 et 3, une référence à Sergio Leone), mais surtout débarrassés d’un rapport de filiation directe : ils sont interchangeables, et défilent en une ronde de citations, reprises, tous repérés par le spectateur, au même niveau ; non plus dans une autoritaire historicité, mais dans l’arbitraire d’une folie théorique qui postule le passage possible d’une strate de temps à une autre, propose un à plat de l’histoire du cinéma comme banque de données, de signes à récupérer pour les réinsérer dans un nouveaux contexte. Aussi bien le père du héros, Marty McFly (Michael J. Fox), peut être une simple baudruche : l’irrévérence du fils, du film, à son égard, déplace la question de l’allégeance vers celle d’une récupération désordonnée, où le père va être traité par son fils d’égal à égal. Seule sortie possible pour un maniérisme toujours pas mort à l’heure où sort le premier volet : n’être plus dans l’affiliation pesante, postuler au contraire la crise du père et s’en réjouir. Seule la crise, comme l’ont montré les années soixante-dix, peut d’elle-même apporter le renouveau.
Retour vers le futur, c’est là sa force, propose donc à la fois une remontée dans le temps, jusqu’aux premiers représentants d’une même famille, voire jusqu’à l’origine du cinéma américain en tant que mythologie (le western), et la mise à plat de ses références dans une perspective « an-historique ». Les prétentions archéologiques d’une « saga familiale » rejoignent ainsi, fécond paradoxe, l’annihilation progressive de la filiation dans la mesure où celle-ci disparaît dans la cohabitation des différents maillons de la chaîne : Mc Fly rencontrera tour à tour son père avant sa naissance, puis son fils, jusqu’à ses plus lointains ancêtres, faisant défiler plus d’une siècle de cinéma sous nos yeux. Son premier voyage résulte d’un accident : une voiture capable de traverser le temps l’emporte en 1955, l’année où ses parents se sont rencontrés. Se faisant, il prend la place de son géniteur dans les bras de sa mère. D’égal à égal donc, il doit en repasser par les préludes à sa propre création, remplacer son propre père pour reformuler l’identité défaillante de celui-ci à l’aune de l’héroïsme qui lui faisait défaut. Ceci pour réparer son intervention inopinée dans le cours du temps et assurer sa survivance dans le futur. Mais étant intervenu sur l’identité même de son père, devenu un héros grâce à lui, c’est son présent qui à son tour se retrouve changé. La cohabitation des temps, (on parlerait en grammaire d’un singulier défaut de concordance), dévoie l’archéologie vers le programme formel de la trilogie : jouer jeu égal avec les anciens, sans se préoccuper de venir après : non pas l’amnésie, mais l’innocence, qui côtoie le savoir de l’avant (on ne feint pas d’oublier ceux qui nous ont précédés) mais ne cherche pas vraiment à le reproduire : plutôt à le rejouer, au sens propre : reprendre tout à zéro, une seconde fois. Le fils rejoue le père, Zemeckis, le cinéma d’hier sous forme de science-fiction. Art du mélange s’il en est, l’invention permanente qui préside à ces successifs « retours vers le futur » tente de proposer une solution pour le présent et cherche à sortir d’un maniérisme déjà considérablement sclérosé : jouer ainsi la « refonte » contre la reprise.
Sébastien Bénédict.




Commentaires
S.
Je ne parle pas de "quête du père", justement parce que le père et le fils sont mis à égalité; il ne s'agit évidemment pas, nous sommes d'accord, pour le fils de ressembler à son père. C'est tout le contraire qui se produit. la question de la filiation, en réalité, ne se pose pas vraiment, ou tout au moins, elle est une figure primitive du cinéma américain que Zemeckis s'emploie à dévoyer. C'est là que le film est fort : rien n'est joué d'avance, dans la mesure où tout peut être, au sens propre, rejoué, à l'image du fils rejouant le père, prenant sa place.
Le second volet me semble à ce titre le meilleur, et de loin : on y voit Marty revenir littéralement dans le premier film, pour le faire repartir ailleurs. Certaines scènes sont proprement hallucinantes, comme celle où l'on voit, au premier plan, se dérouler Back To The Future 2, et au second, Back To The Future 1, aperçu derrière une porte vitrée...
Sandrine, l'accusation de reaganisme ne tient pas deux secondes à la vision du deuxième volet, qui précisément montre un futur constitué en droite ligne par ces années Reagan, lequel est présenté comme un véritable cauchemar... (pour mémoire, un gag met en scène Reagan et Khomeini au début du film, qui ne laisse aucun doute là-dessus). Ce que tu dis supposerait que la fin du premier film soit donnée comme acquise, or, c'est la loi de la trilogie, rien n'est acquis, précisément. Pour autant, on aurait vite fait de penser que si rien n'est acquis, alors, rien n'est grave. Au contraire, malgré ou plutôt à cause de leur virtualité, les corps mis en scène par la trilogie sont constamment perfectibles et menacés, à la fois fortement incarnés et toujours au bord de disparaître. Pour finir, je ne vois rien à redire au côté enfantin de ces films, mais récuse l'accusation, trop facile, d'infantilisme. Cette trilogie est beaucoup trop intelligente pour cela (et surtout beaucoup trop perverse, à mille lieues du film de "petit malin").
S.B.
entièrement d'accoird avec toi S (Sébastien pas Sandrine...;-) niark, niark!!)
Allez, des pizzas, du coca light, le coffret DVD et je vous en fait la démonstration...un jour !
JS : niark, niark ???? Euh... :-))
Mais n'est-ce pas justement un des charmes de la trilogie que les personnages traversent le temps sans se départir de leur candeur juvénile ?
Sinon, ce qui m'avait gêné moi dans le 1er épisode ce n'est pas tellement le côté "reaganien" que je n'identifie pas tellement, mais plutôt cette sorte de révisionnisme stupide par rapport aux origines du rock'n'roll, au moment où Marty fait le guitar hero pendant qu'un type hurle d'enthousiasme au téléphone : "Hey Chuck, écoute ça !" ce qui à mon avis n'est ni drôle ni bien vu... Mais peut-être que là aussi c'est consciemment une façon d'inverser les termes de la filiation et donc de la vérité chronologique, un paradoxe de plus en somme ?
Autrement, je ne m'attendais pas à un tel affrontement! C'est beau, sanglant, une vraie polémique comme je les aime ! J'ai justement de la pizza au congélateur, du coca light au frigo, et le coffret à disposition (portrait du nerd en action). De fait JS, c'est quand tu veux (niark! niark! ter).
A cette époque, on résonnait encore en terme de films, et pas en termes de trilogies ou de franchises...
C'est seulement après que les deux suites ont été mises en chantier : un grand film découpé en deux parties.
George devient donc un vrai père, avec ce qu'il faut d'autorité et de personnalité, et n'est plus cet être dominé et lache qu'il était dans la première partie du film.
En devenant non pas seulement l'égal de père, mais le père de son jeune père passé, Marty fini par obtenir ce père, ce modèle masculin qu'il cherchait.
Dans le film, ce modèle est présenté sous la forme d'un homme riche et célèbre, et c'est là que l'on peut effeectivement voir le coté 80's. (fric et matérialisme)
Auparavant, les pères de substitution de Marty étaient Doc pour le coté père complice, et Strickland pour le coté père autoritaire. Mais ces deux hommes avait déjà presque l'age d'être le grand-père de Marty.