L'Empire des singes

Naomi Watts n’y peut pas grand chose. Devant elle, un mastodonte numérique ultra-réaliste, le King Kong nouvelle manière de Peter Jackson. Quand ce n’est pas une horde de bestioles qui rejouent devant nos yeux la chaîne alimentaire grandeur nature ; ça cartoon et ça cartonne tous azimuts, c’est grand, même assez beau, on se dit comme rarement que « ouah, quand même »… Impression d’un singulier pas en avant, semblable à l’esprit pionnier qui animait les créations de Willis O’Brien dans l’original de 1933. Ceci mis à part, comme peu de cinéastes « techniques » avant lui (Cameron), Peter Jackson arrive enfin à faire quelque chose de ses effets spéciaux (dire par exemple, un état du cinéma) : en bon mégalo qui se respecte, il enregistre en effet l’effacement progressif d’une rivalité désormais un peu (mais pas tout à fait) dépassée entre corps réels et numériques.
Voyez Naomi Watts donc, bonne actrice, condamnée à faire le singe en face d’un plus grand qu’elle : cette fois, au diapason de sa performance assez peu « sexe », les autres humains sont conduits, justement, à « singer » une histoire déjà racontée, d’où le sentiment d’une illustration, d’un décollement du scénario, d’un film tout entier soumis aux seuls impératifs de la figuration. Bien sûr, tous sont aussi bien figurants : les acteurs doivent en passer par une confrontation avec le vrai héros, Kong, au nom du peuple revitalisé d’un monde animal gavé aux hormones (et aux millions de pixels). Pauvres humains qui n’y peuvent pas grand chose, face à des bestioles qui auront toujours, désormais, une mimique d’avance, un truc de forcément plus émouvant dans le regard, parce que, tout simplement, leur « jeu » n’en est pas un, eux qui forcent nécessairement le paradoxe du comédien. Toujours, le spectateur devra se dire que c’est là, qu’il y a bien jeu, regard, moue, tristesse ici, férocité là, en lieu et place de rien ; ça en impose parce que c’est contre nature mais après tout, le jeu « réel » des acteur vaut bien ce « faux naturel » du gorille, alors on comprend que c’est en marche, que la cohabitation va devenir de plus en plus limpide entre les deux régimes d’images. Certes, on n’en est pas encore tout à fait là, c’est ce qu’enregistre le film de plus passionnant, une manière de passage en somme que le film théorise à l’envi du haut de sa puissance figurative. Il y a cette fois basculement, par déficit obligé de jeu, des acteurs au profit des créatures numériques. Pour être précis : du règne animal, d’un état de nature justement, chargé de confondre dans son imperfection le naturel des « humains ».
En d’autres temps, cela n’aurait pas manqué d’agacer le bazinien que je suis. De fait, le postulat réaliste de l’enregistrement est sévèrement remis en cause par la création spontanée d’une image en rien soumise aux lois de ce qui l’entoure. C’est pourquoi Kong ne peut être que le King ici : ce qui n’est pas pour nous déplaire cette fois, dans la mesure où l’enregistrement doit désormais compter avec une forme avancée de théâtre, en tant que forme symbolique, non réaliste. S’il existe encore, sur un mode plutôt comique, cartoonesque et décomplexé, une sorte de guégerre larvée entre les deux régimes, il semblerait que Jackson n’en fasse pas une affaire d’état, un motif de dépression si souvent constatée depuis, en gros, les dix dernières années (cf. ce qui en a été dit ici même). Au contraire, les noces de la belle et de la bête s’offrent comme une rivalité de principe, jeu contre jeu, naturel « reconstitué » du singe contre anti-naturalisme (jeu très « théâtre ») de l’actrice. Disons même, une réelle complicité. Il n’est pas innocent que l’aspect méta du film aie toute son importance aux yeux du cinéaste, qui fait du jeu son vrai sujet, par lequel doit se dire le cinéma dans sa propension désormais égale à jouer sur les deux tableaux de l’enregistrement et de la reconstitution. Affaire à suivre donc, et de quoi s’en amuser un peu en attendant.
S.B.



Commentaires
J'aime beaucoup l'inversion des rôles dans la scène où Naomi Watts fait le singe pour un King spectateur...
Pour le reste, le film a un côté illustration, qui ne laisse aucune place à une quelconque abstraction. En un sens, c'est du figuratif absolu, comme l'était déjà la trilogie du "Seigneur des anneaux" que j'ai fini par voir en entier, de la mise en image pure et simple : de l'imagerie, mais qui se revendique comme telle et n'empêche pas de (se) poser un certain nombre de questions sur le devenir des dites images.
"King Kong" est, il est vrai, un film que j'aime un peu en contrebande il est vrai, à son insu en somme. par eilleurs, non dénué d'un vrai plaisir scopique, d'un générosité un peu bêtasse et fort sympathique.