Casino Royale, de Martin Campbell

Bond revient (moi aussi par la même occasion), qui remet sur le tapis du Casino Royale sa propre mythologie. On confessera ici un réel engouement pour la série, dépourvue d’auteur : et pourtant, au moins un chef-d’œuvre (Goldfinger) et quelques très bons films. Depuis longtemps, les « bondophiles » savent bien que le meilleur d’entre eux reste Au Service secret de sa majesté, le film d’un seul interprète (l’australien George Lazenby), qui révéla en son temps un James Bond sentimental et monogame, ce que d’autres considèrent comme une faiblesse à l’endroit du personnage. C’est pourtant de là que repart le dernier opus, qui s’offre ainsi une escapade amoureuse à Venise, trouant le film comme il y a quelques mois Michael Mann lançait ses amants sur un hors-bord pour échapper un temps au rythme syncopé de son très beau et très fade Miami Vice.

Bond possède ici les attributs virils d’un nouveau venu, auquel il n’est plus possible d’échapper : Daniel Craig, qui s’impose comme le meilleur interprète du rôle (que les « bondophiles » cités plus haut nous lâchent un peu la grappe avec Sean Connery, certes excellent mais bon, il y a de ça quarante ans tout de même…). L’ami James retrouve ici sa stature de tueur froid, qui exécute pour le compte du MI6 les basses besognes de tout agent secret qui se respecte : d’abord quelqu’un qui, pour obtenir le fameux « permis de tuer », doit avant tout savoir se salir les mains. C’est ce que montre clairement le prélude du film, en noir et blanc, image sale à la clé. Craig en impose d’abord par sa vraie tête de tueur, ce que ne manquera pas de souligner sa première conquête, entichée d’un « voyou » selon ses propres mots, un « bad boy » pur race. L’œil bleu et fixe, le cheveu court et clair, les pommettes saillantes et la bouche charnue font l’essentiel d’une séduction qui associe la dureté des traits au côté « gueule cassée » de l’acteur, portée par une musculature à la fois sèche et large. Craig dose son jeu à la perfection, et surtout, se refuse à tomber dans la triste gaudriole période Roger Moore : ici, surtout pas de second degré. L’humour n’intervient qu’à de rares moments, soit à destination des fans (« votre martini dry, au shaker ou à la cuiller ? » - Rien à foutre !), soit comme modulateur de tension, au moment propice : une douloureuse séance de torture qui prend les parties de Bond pour objet se voit désamorcée par le rire déstabilisant de celui-ci (« tout le monde saura que tu es mort en me grattant les couilles », monument de finesse bienvenue). Pour le reste, il faut bien comprendre qu’un Bond réussi, c’est on ne peut plus sérieux et que ça se respecte : ici rien moins qu’un vrai scénario et un retour aux sources salutaire, pour un film qui restera sans doute comme un des deux ou trois meilleurs de la série.

Surtout, Bond tombe de nouveau amoureux, au point de donner à M sa démission sur le champ, afin de convoler en justes fiançailles avec sa dulcinée (Eva Green, ce qui n’est pas rien) : Venise, filmée dans sa vétusté anti-touristique le temps d’un spectaculaire effondrement d’immeuble, sera la cadre de ce repli monogame, et l’on sait gré au cliché d’en imposer par son évidence, au point d’apparaître comme contre-nature dans l’univers de Bond. De quoi faire râler les fans, et c’est tant mieux : en général, ceux-là voudraient toujours voir le même film (de fait, il n’y a pas plus réactionnaire). L’amour c’est gai, l'amour c'est riste : ça Bond le sait mieux que personne, et l’enjeu qui incombe à Craig comme à Martin Campbell (le réal, pour ceux que ça intéresse), est de faire tenir ensemble une face de tueur et un cœur d’artichaut, promis à la déception. Car évidemment, Bond se fera avoir, c’est bien pour ça qu’on ne l’y reprendra plus. Campbell sait donner dans la vitesse, et même filmer le tout avec une certaine élégance. Elégance qui se retrouve immanquablement dans la stature de l’acteur, dont le charisme ne saurait plus faire de doute à présent. « Bond will return » : on a déjà pris rendez-vous.

S.B.