Devine qui vient dîner ?

Inauguration d’une nouvelle rubrique : la critique culinaire et cinématographique.
Trois adolescents et un petit d’homme, maman hors champ, sont à la cuisine. D’emblée, l’absence de la mère, pourvoyeuse de nourriture, se fait remarquer. L’espace de la cuisine est d’abord donné comme social, on s’y retrouve pour y jouer à Donjons et Dragons, quand vient la manifestation subite de ce que la mère manque : il faudrait songer à manger. Au petit d’homme de pallier à l’absence de plat, donc de s’improviser homme, et père de surcroît (lequel manque aussi, ceci explique cela) : il lui faut sortir de la maison, du giron familial, en quête d’une cuisine prête à l’emploi, palliative à l’absence de la mère, une cuisine orpheline en somme : son frère le charge d’aller chercher des pizzas.
C’est là que l’expression « self-service » prend tout son sens. Mythologique (pour nous) et initiatique (pour l’enfant). Le jeune garçon, Eliott, doit par ce rapport de soi à soi contourner sa mère, se servir de la nourriture pour y trouver le champ nécessaire à son autonomie. A ce « sers-toi toi-même », Spielberg lui répond, soucieux de ce que l’enfant ne se perde pas dans la nuit. Il invente, au bout du chemin, une figure de l’altérité qui est aussi une figure adoptive, extra-familiale, et même extra-terrestre : E.T. A ce dernier la charge d’incarner le reflet mythologique des pratiques culinaires américaines, expression quotidienne de l’idéologie libérale, sur le mode : « on n’est jamais mieux servi que par soi-même ». C’est en allant chercher les pizzas qu’Eliott va se trouver ; mieux, se retrouver dans l’Autre. Eliott, c’est l’Amérique en marche vers l’ingurgitation compulsive de ce qui n’est pas elle. E.T. en retour accepte de jouer le jeu, à la façon d’une chasse au trésor qui redouble la fonction sociale du jeu de rôle initial (Donjons et Dragons), dont il n’est pas innocent que la cuisine, dès l’ouverture, soit le théâtre. S’improvisant petit Poucet, Eliott attire à lui la créature affamée en disposant sur son chemin des bonbons de couleur. Le détour par le conte accroît le double mouvement de l’initiation, de l’enfant vers la créature et inversement. L’offre de nourriture (résolument enfantine celle-là, et finalement régressive puisqu’elle conduit E.T., fœtus en marche, vers la chambre d’Eliott, espace du repli sur soi), équivaut pour Spielberg à la mise en place du canal de communication entre les deux êtres. Elle créé du lien, et un cas de figure contraire au précédent : les pizzas conduisaient l’enfant dehors, les bonbons ramènent vers le dedans.
Commence alors une pratique d’ingestion (du dehors au-dedans) bientôt renouvelée tout le long du film, et dont E.T. est la représentation, au sens propre, puisque si souvent comparé, à juste titre, à un étron vivant. Ce que E.T. accepte, à travers les bonbons, c’est de se conformer au modèle d’existence de l’enfant ; il apprend par là à se servir. Plus tard, la rencontre comique de la créature avec le frigo affirmera sa prise de conscience. Le frigo pallie à son tour à l’absence, de la mère pour Eliott, d’Eliott lui-même pour la créature. Lorsqu’E.T. se sert (de la bière et du pâté pour chien), il engage un processus de télépathie avec l’enfant, lequel s’écroule de son côté, ivre mort, dans la salle de classe. Manger et boire, cela devient tout ensemble régresser (devenir caca, s’écrouler) et grandir (apprendre à n’en plus faire la demande ; ou comme ici, s’affronter à l’interdit des grands : l’alcool).
En un sens, si E.T. accepte cela si facilement, c’est qu’il a compris l’Amérique dès l’abord, à travers ce refus de la création culinaire qui préfère le prêt à l’emploi : l’Amérique, clé en main, se donne toute entière comme déjà-là, déjà consommée, à l’image de sa nourriture immédiate et spontanée. Exclues, la préparation, la mise en place, sinon de manière purement scénaristique, en tous les cas facilitée. E.T. digère, ingurgite, se fond dans l’autre, devient l’autre, et l’autre par lui devient le même, et tout le monde finit par se reconnaître de partager le frigo ; E.T. lui, a toutefois de l’avance. Etron global, il est cette digestion permanente à lui tout seul, par où la communication est un canal, digestif aussi bien. Et une manière de dire, entre deux bouchées et trois poutous, que l’anus est la chose du monde la mieux partagée, et que si tout le monde chie, selon l’expression consacrée, alors, cela ramène tout le monde à égalité. Du frigo aux cabinets, E.T. chef-d’œuvre trivial, réinvente au sceau du fast-food familial l’ordinaire fraternité des hommes.
S.B.


