2°) L’hybridation

Ne pas mésestimer l’importance du tiret, qui véritablement opère la jointure d’un corps à l’autre, de l’homme à l’araignée, du numérique au corps de l’acteur : Spider-Man, le super-héros de Stan Lee, fait de son nom même la bannière de son hybridation. L’adapter à l’écran, c’est aussi trouver le moyen de mettre en scène ce tiret. Pour l’essentiel, un marqueur du parcours qui amène un adolescent à construire son corps d’homme, mieux, à tirer bénéfice de cet aller retour permanent entre deux natures qui appellent chacune un régime d’image différent. L’élasticité numérique, qui préside aux déplacements du héros, est ce « liant » qui enclenche le plaisir cinétique du pur mouvement, garant de fluidité, manière pour chaque plan de littéralement couler dans l’autre. Traduction possible, encore, des onomatopées, cet anti-langage du plaisir, de la dépense physique (ici sportive et sexuelle). En d’autres termes, de quoi épater Mary Jane, et tous les spectateurs avec : RAAAAAH !, WIZZZ !, OOOOAH !, YEEEPEE !, viens petite fille dans mon comic-strip…

Le numérique a charge d’incarner un corps fantasmatique, tant celui de l’« araignée » que de l’homme, qui partant s’échangent leur attributs. Dimension masturbatoire évidemment, le corps se mire dans sa puissance, s’excède lui-même. Pour autant, il convient de se tenir tout autrement dans les bras de Mary Jane (Kristen Dunst), la jeune fille convoitée : redevenir Peter Parker, c’est-à-dire Tobey Maguire, son interprète. Par quoi les acquis du numérique, tout entier voué à la parade, vont passer dans l’arrière champ du fantasme. Un corps lointain, désiré dans l’ombre, inaccessible parce que jamais donné comme tel sous les traits de l’adolescent (Spider-Man n°1), au contraire effacé dans l’affaissement amoureux, le retour à la norme (cf. Hulk pour un traitement voisin).

Le second volet fait cependant le lien entre le corps réel et le corps fantasmé, il actualise de fait l’hybridation commencée dans le premier épisode. Cette fois, le numérique n’est plus la mise en spectacle d’un corps de soi à soi, comme entraînement à l’amour ; plus, il est utilisé à dessein sous les yeux de la belle, se charge à son tour d’une aura amoureuse qui mêle ainsi le corps « réel » de Maguire et son double numérisé. La norme, en quelque sorte, reprend ici ses droits tout en faisant advenir le fantasme. C’est dans le champ du numérique, le soi-disant virtuel, que Parker tombe le masque et trouve sa vérité. Les deux corps se fondent en un dans la performance, physique et sentimentale. Sereine ? Pas vraiment. Le masque tombé, le corps de Parker armé de son alter ego se retrouve brouillé par un étrange flou mélancolique : le poids du costume pixelisé est aussi celui de nouvelles responsabilités.

Où l’on remarquera que l’acceptation progressive du numérique par un corps « sain » ne se fait pas sans tristesse. Nulle profitable apesanteur ne s’en dégage ; pour tout dire, c’est pas la joie. Vélocité, puissance, vitesse n’y font rien : tout sauveur qui voudrait s’exposer à d’infinis possibles doit subir un retour de croix. C’est le cas des anti-héros de Sin City, dont les corps sont littéralement bouffés, asphyxiés par leur environnement numérique: la ville tout entière est ce virus qui contamine chacun des trois personnages, mutants obligés. Ceux-là ne rejettent rien : ils ne le peuvent pas. Cohabitation est le maître mot de leur destinée, fatum expiatoire pour faux démons férus d’angélisme. Trois personnages en quête d’humanité, sinon d’amour, refrain connu. Mélancolie encore, poisseuse celle-là, inhérente au film noir.

La différence, c’est qu’ici chaque acteur joue son rôle sur fond vert. L’hybridation passe par le naturel qui relie le jeu à l’absence préalable de décor, cette manière qu’a le corps d’interagir avec le numérique sans que jamais cela ne fasse « problème ». Cette fois, la frontière entre la chair et le virtuel n’est plus un front de guerre (Verhoeven), une limite à repousser (Raimi) : chez Miller et Rodriguez, elle est une fatalité, la jonction inévitable de deux régimes d’images, comme celle de deux siamois. Le virtuel ne s’oppose pas à l’humain, bien au contraire. Chacun des personnages s’en sert pour affirmer son identité, son regain d’humanité malade. A priori, les potentialités offertes par le numérique vont vers une réelle modestie, en un sens. Retour vers l’infra, le corps souffrant. « Humains, après tout » : ce qu’ils ne cessent de (se) répéter à longueur de voix off, tandis que leurs corps sublimés déciment, tranchent, explosent à tout va. Deux mouvements contradictoires (supra : vers le dehors, dans l’action ; infra : vers le dedans, cf. idéalement le cœur malade de Bruce Willis / Hartigan), entre dépense et souffrance, colère et recueillement, figent cependant le mouvement en posture, l’image en vignette. Le programme ambitieux du film finit par le desservir : effectivement, il s’agit peut-être là de l’adaptation de BD la plus fidèle. Tautologie : au bout du compte, la plus BD. Aussi le cinéma s’y perd peut-être un peu, et perd ce que le papier pouvait garder de secret sur ses personnages absorbés dans leurs figures, partant dans une mythologie immobile, que le mouvement peine à retranscrire ici, paradoxalement ralenti par la pose. Entendre par pose la tentation du roman-photo sous couvert de polar vitaminé, cet entre-deux pas inintéressant, du reste, entre l’humanité des corps et leur sur-moi numérique.

(à suivre)

S.B.