3°) L’acceptation

Pour sûr, il y a regain de tristesse dans l’image numérique, aussi parce que son utilisation ne se fait pas sans culpabilité. Cela se joue, évidemment, au niveau de la perte possible de l’identité. Un corps manque, une image le remplace. Cette image, pour qu’elle fasse moins peur d’être ainsi créée spontanément, à partir de rien, doit être au moins ressemblante, de quoi y retrouver du même. Symptomatique, le premier morphing de synthèse au cinéma (Abyss de James Cameron), était justement le lieu d’un mimétisme, ça fonctionnait comme image-miroir, une eau en mouvement qui réactualisait alors la fontaine de Narcisse. Bref, pas nouveau. On remarquera ceci en passant : dès qu’il y a des images nouvelles, elles se calent d’entrée de jeu sur des mythes identitaires, rejouent chaque fois la même théologie, on ne crée pas impunément, etc. Dit autrement, la nouveauté fait toujours prévaloir son pendant archaïque.

Là-dessus, même au niveau du mimétisme, appelons ça le syndrome Body Snatchers, la peur que sous le même se cache en réalité l’autre, finit par ne rien changer au problème. Cameron y revient avec son film suivant : ce qu’il y a de plus inquiétant dans Terminator 2, c’est ça, cet autre absolu qui n’est rien parce qu’il peut être tout à la fois. Pas seulement n’importe qui : tout, matière absolument changeante, capable d’ingérer, pire, de reprogrammer tout ce qui passe à sa portée (là, Cameron fait le lien avec une autre peur, qui en réalité est la même, trace une généalogie craintive à partir de son propre travail dans les années 80 : le premier Terminator, c’est-à-dire concrètement la machine, le computer). On y est encore, l’ordinateur, qui sert de base à toutes les machines, se cache, le traître, derrière les nouvelles images. Au centre jadis de maints scénarios paranoïaques, il est désormais embusqué, par pixels interposés, de moins en moins carrés, de plus en plus diffus ; l’objet de la peur se déplace, l’ordinateur n’est plus cette chose reconnaissable encore, mais la porte d’entrée vers le virtuel, non plus une chose, mais un monde possible. Les changement à vue du furieux T 1OOO marquaient alors le passage, par perte d’équilibre, de constance, vers la fin du tangible. De quoi faire regretter ce bon vieux « réel ».

Plus courageux, les japonais qui ne sont pas pour rien dans ce phénomène, seront donc allés le plus loin. Normal : ils ont dû par là continuer la guerre avec les américains, se reconstruire comme pays, c’est-à-dire comme histoire. Tout recommencer, à partir de la bombe atomique. Cela, les Etats-Unis ne l’avaient pas prévu. Il leur a fallu compter avec le renouveau économique nippon basé sur les nouvelles technologies, partant intégrer les nouvelles images comme donnée imposée. On peut donc risquer ici l’hypothèse d’une culpabilité américaine double, historiquement constituée. A fortiori dans un pays dominé encore par le catholicisme. Pas bégueule, et surtout théologien (voire gourou) dans l’âme, Lucas est un des rares à qui le numérique n’a jamais posé réellement problème, pas plus que les japonais dont il n’a jamais caché l’influence sur son travail (en particulier Kurosawa). Lucas, en quelque sorte, s’est appliqué à nationaliser les nouvelles images, à les accepter comme telles, sans toutefois les problématiser. C’est là son côté rose-bonbon démocratique (type « we are the world », refrain bien connu), mais néanmoins touchant (finalement) : la cohabitation reste sereine entre les différents régimes d’image et de corps, où chacun a droit de cité quelque soit sa forme. Exception qui confirme la règle mélancolique, Lucas fait fi de la culpabilité (trop heureux d’offrir son monde à lui), laquelle pourtant, même chez les japonais, n’est pas en reste :

Frappe, dans Final Fantasy le film, l’importance accordée au mot « ghost » : fantôme. A passer tout entier dans le champ du numérique, le corps y trouve un malaise d’incarnation qui prévaut à la civilisation tout entière. Ici, le numérique mime le corps avec toutefois la conscience, non pas de mal le mimer (de ce point de vue, c’est impressionnant), mais de ne peut-être pas y arriver totalement : ce n’est pas la technique qui pose problème, c’est encore la morale. Chacun y va de son sentiment d’existence, sans que cette velléité d’être ne soit autre chose qu’une velléité précisément : manière de repli discret, regards un peu perdu dans un flou secret de pixels invisibles. Paradoxalement, en ce qu’il manque, l’humain n’a jamais été aussi présent que dans ce film, à la fois orgueilleux et triste de n’être finalement qu’une copie. Reste le « ghost », ce nouveau Sisyphe de la SF moderne : nouveau scénario cette fois, pour marquer en dernier lieu l’affermissement théorique des nouvelles images. L’esprit prend le pas sur la lettre, l’anima sur le corps. Théologie toujours : à nouvelles images, nouvelle mystique. A suivre encore, dans le cinéma à venir…

S.B.