Gossip Girl, c’est d’abord l’histoire d’une mutation. Autrefois, la voix-off de Carrie Bradshaw dans Sex And The City avait la mesure ample des voix narratives qui font les grands récits : la série avait fait sien l’étonnement proustien des « intermittences du cœur », cette manière que les sentiments ont de s’oublier dans le temps, pour renaître ailleurs, plus tard, avec la même intensité auprès d’une personne toute différente. Ce travail du deuil amoureux, cette lente progression du temps, se déployait saison après saison, faisait et défaisait les couples pour les plonger progressivement dans l’oubli. Un oubli que nous savions bien, concernant Carrie Bradshaw, jamais définitif… C’est ce qu’il y avait de très beau dans la série, ce temps laissé à l’intermittence des sentiments, et qui permettait de voir en Carrie le seul personnage véritablement romanesque de cette histoire, condamnée à devoir réactiver le mythe du seul et unique amour.

 

D’où vient, alors, cette épaisseur immédiate que Gossip Girl confère à son héroïne, la très intrigante Serena ? Car du temps, le nouveau manifeste « girly » de la fin des années 2000 n’en fait que peu de cas. Ce serait même plutôt l’inverse : ici, tout se sait dans la seconde où les évènements se produisent, chacun est à l’affût des nouveaux potins, portable à la main, SMS au bout des doigts. Le récit ne joue plus la longueur, il carbure désormais au commentaire permanent, aux bifurcations intempestives, sans cesse relancé par divers témoins dont on sait dès l’épisode pilote qu’ils alimentent le blog d’un mystérieuse narratrice. Les secrets s’y dévoilent au gré des jalousies et des téléphones portables, nul, parmi les gosses huppés de l’Upper East Side, ne peut rester à couvert, à moins de savoir se faire oublier, ce qui est également impossible : une fois fabriquée, la légende porte pour toujours son fardeau, la représentation.

 

Les parents tiennent les ficelles d’une main de fer en fonction de leurs intérêts financiers, tandis que leurs enfants tentent, parfois, d’échapper à leur condition : scénario connu, en particulier celui de la « pauvre petite fille riche » qui pourtant se renouvelle totalement dans le personnage de Serena. Parce qu’elle n’existe qu’à peine sinon pour nous, parce qu’elle est pour tous ses congénères, un personnage, précisément. Nous la savons changée quand tous les autres, depuis son retour parmi eux après une longue absence forcée, ne cessent d’y voir l’intrigante qu’elle fut. Dès son arrivée à la gare de Grand Central, la fiction a déjà commencé, tous savent déjà qu’elle est de retour, et se demandent pourquoi. Nous avec, et c’est déjà très beau : Serena sort d’une ellipse, d’un bout de temps qui manque, au sens propre. Nul ne sait ce qu’elle a fait en pension, ce qu’elle a pu devenir sous sa beauté permanente, et c’est bien ce temps qui manque qui fait l’épaisseur de Serena, sa présence romanesque, en fait la petite sœur de Carrie Bradshaw. Du temps qui manque pour nous, mais aussi pour tous les autres personnages, enfermés dans leurs propres fictions, dans l’instantané d’une narration qui fonctionne comme du reportage, du direct. Si Serena nous touche tant, c’est qu’elle persiste à vouloir se cacher quand tout la pousse à se montrer pourtant, à ne jamais être là où il faut, jamais au bon moment. Personne ne l’a oubliée, c’est son problème, et sa beauté jadis fatale, sa malédiction. Voici une héroïne à contretemps, qui porte son poids de passé (son absence), au milieu d’un monde tout entier dévoué à l’instant.

 

Impressionne d’abord cette vitesse d’exécution, qui argue bien d’une mutation : internet, portable, tous les nouveaux modes de production et de diffusion des images, cette manière qu’à l’opinion d’investir l’espace médiatique, cette rapidité exponentielle (et peu sûre) de l’information, tout cela vient dans Gossip Girl relancer la machine narrative pour lui donner des allures de nouveau manifeste teen à l’ère de « You Tube ». Ici, le deuil des amours ou des fautes passées est impossible, simplement parce que le temps manque pour le faire : pas de temps, pas d’oubli. Le dévoilement du secret, l’instant de la révélation, réactivent certes les histoires passées, mais à partir du point où elles en étaient restées : parce que le temps qui passe n’est pas pris en compte, le passé ne s’oublie pas, c’est un background permanent, un fantôme embusqué prêt à surgir des alcôves sur tous les téléphones portables. De sorte que la série organise le temps en faisant du passé comme si c’était hier.

 

Pourtant, c’est son beau paradoxe, Gossip Girl réactive le roman balzacien comme Les Liaisons dangereuses, le romanesque au long court et l’épître assassine. Comme Carrie, Serena se rêve seule princesse au pays des duchesses, rien n’a changé, à Guermantes comme ailleurs. Elle prend en charge une épaisseur, une durée qui fait défaut à tous ceux dont l’apparence s’est figée dans la pose, commandée par leur statut social. C’est peut-être là que se devine une nostalgie, chez les teens des temps nouveaux : l’envie de jouer aux amours littéraires parmi le vacarme des textos.