L'Homme sans (vis)age
Walk Hard : The Dewey Cox Story
Dans le plus beau film produit par Judd Apatow, Walk Hard : The Dewey Cox Story, un genre bien particulier de comique semble sérieusement mis à mal : la parodie, que Mike Myers avait déjà brillamment inversée dans le générique d’Austin Powers in Goldmember, où ce n’était plus Myers qui parodiait Tom Cruise, mais l’inverse. C’était alors un véritable bouleversement dans la représentation, une manière de faire éclater la parodie sous le poids du faux. Mais alors, on ne demandait pas de croire, le doute n’était pas encore permis par une crise qui allait entre temps faire resurgir l’éternelle question de l’identité dans le cinéma américain. Ici, le film choisit de suivre la trame narrative de Walk The Line, à charge pour le film d’inventer un Johnny Cash plus vrai que nature : John C. Reilly interprète le rôle sachant très bien qu’il ne lui ressemble pas du tout, et forçant cette dissemblance jusqu’à l’absurde : l’acteur (43 ans) est Cash (sans l’être vraiment : il s’appelle Dewey Cox) de sa fuite du domicile familial à l’âge de 14 ans jusqu’à l’ultime infarctus, offert ici sur la scène d’un retour. Même si peu à peu, le maquillage fait son apparition, le film demande d’abord à ses spectateurs de croire « pour de rire », c’est-à-dire de croire vraiment. Reilly sera donc Cash/Cox à 14 ans un peu comme Robin Williams pouvait jouer un enfant de 10 ans vieilli prématurément dans le beau Jack de Coppola. C’est ici qu’il faut le dire : John C. Reilly est grand.
Le visage poupin de l’acteur lui sert évidemment de béquille pour pareil rôle, manière d’y faire jouer plus facilement les mimiques de l’enfance. Mais c’est un visage qui disparaît peu à peu au gré des transformations que le film impose : car Reilly n’est pas seulement Cash, c’est le biopic contemporain dans son entier qui est parodié ici. Une fois la mutation opérée en Johnny Cash, c’est au tour de Dylan de faire son apparition sous les traits de l’acteur. Qui a soin de préciser au journaliste qui l’interroge : « personne n’imagine une seule seconde que c’est Dylan qui ait pu me copier ? » Et voici que sans être vraiment Dylan, Dewey Cox apparaît comme le seul vrai Dylan, voici que la copie a supplanté l’original, comme chez Eustache dans ces années 70 visitées par le film (cf. Une sale histoire, et le jugement sans appel de La Maman et la putain ). De la même manière, Blake était et n’était pas Kurt Cobain dans Last Days de Gus Van Sant, son essence et un autre, où l’on voit que Walk Hard fraye ici avec des territoires autrement plus contemporains que le poussiéreux biopic de Curtis Hanson. En cela, la parodie n’a pas tant pour objet Walk The Line qui n’en est que l’habillage narratif : son profond modèle, c’est d’abord I’m Not There, le beau film problématique de Todd Haynes. Mais le film inverse et sans doute dépasse la proposition de Haynes : un seul corps pour plusieurs personnages, et chaque fois la même demande de croire à cette incarnation arbitraire. Très vite, cette mobilité de la croyance pour un même visage le fait comme disparaître sous le poids mythologique de ses différentes incarnations (Cash, Dylan, Morrison, et même Charden), parfois très brèves.
(http://www.youtube.com/watch?v=wMPmimxDTsQ)
Aussi le film ne s’en contente pas, et demande à d’autres corps, tout aussi improbables, d’assumer la représentation de personnages célèbres, au hasard : les Beatles en stage chez le Maharishi (et il faut croire vraiment si l’on veut voir en Jack Black un interprète convaincant de Mac Cartney). A quoi tient cette identification permanente ? Au langage, et à sa puissance de décision tautologique : tu es Mac Cartney, parce que tu es Mac Cartney, très bien, c’est comme ça. Chacun insiste de fait sur l’état civil complet et le CV de chacun, moi « John Lennon des Beatles », ou « nous, les Beatles de Liverpool », ou encore « salut Patrick Duffy de Dallas ! » une fois advenues les années 80 (incarné au passage par le vrai Patrick Duffy, qui par ricochet devient sa propre doublure, enfermé dans son personnage). Cette manière que chacun a de redoubler une représentation erronée par un commentaire qui vient la justifier, de s’affirmer par le seul nom que le film leur octroie au hasard, vaut mieux que les postiches elles-mêmes. Car ils n’ont nul besoin de masque, seul le nom suffit, qui les transforme et les révèle. Cette pensée magique qui fait advenir en même temps l’identité et sa représentation, c’est celle qui donne la prééminence aux mots dans un monde qui n’a pour référence directe que l’image. Dire le nom d’un personnage suffit ici à le faire exister à nos yeux.
Belle idée, également, que de faire naître un destin sur la base des seules conversations qui émaillent le film : c’est souvent lors de ses disputes avec sa femme que Cox, au détour d’une formule, trouve l’inspiration. Laquelle ne passe pas par la musique mais par la parole, soit le titre d’une chanson posé par hasard, parmi le langage quotidien, les détours de la conversation. Ainsi, les musiciens du film sont tous visités par les morceaux qu’ils vont écrire, non pas musicalement d’abord, mais d’abord par le langage, voir Lennon qui plutôt que le naturel « I guess » préfère « I Imagine », ou George Harrison, qui devise tandis que son sitar weepse gentiment.
(http://www.youtube.com/watch?v=OALGSvv7EBM)
Mais revenons à Dylan, car ici le film cristallise à la suite de Myers une inversion parodique qui nous semble essentielle : jusqu’alors, la parodie demandait non pas de croire, mais au contraire d’afficher une distance bien comprise entre le modèle et sa transformation grotesque. Un comique d’initiés, quand bien même ceux-là seraient le plus grand nombre (cf. l’épuisement ad nauseam de la parodie type « Zucker-Abraham-Zucker » ou Scary Movie). Ici, c’est le modèle qui fait retour dans la parodie, une manière de le retrouver intact, comme réduit à lui-même, par le jeu d’une croyance arbitraire. Ce n’est plus la distance qui est demandée au spectateur, à la limite son savoir n’est même plus réquisitionné, seule compte la reformulation comique qui est aussi un dénuement de la figure d’origine. Ecoutez Dewey Cox : il sera bien temps, à sa suite et pour ceux qui ne le connaîtraient pas, de découvrir Dylan.




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