House, ou le maître ignorant
Il s’agit de l’épisode 19. Il s’intitule « Locked In », et se trouve dans la saison 5. Un homme appelle. L’image est voilée, aux aguets, elle cherche à faire le point et, n’y parvenant pas, s’affole de ne rien pouvoir fixer. Panique. L’homme appelle, il ne fait que ça. Personne ne lui répond. Et puis quelqu’un s’approche et d’un air détaché lui annonce que son cœur sera parfait pour une transplantation. L’homme ne comprends pas, il hurle qu’il est vivant ; alors une voix retentit pour lui donner raison. C’est House qui a parlé. Il traite le docteur en place d’idiot, lui fait remarquer que le patient le suit des yeux, « c’est involontaire », répond l’autre avant de s’en aller. House s’approche, il plante ses yeux dans le flou et c’est comme si l’image arrivait enfin à faire le point : « il y a un cas où le mouvement oculaire est volontaire, c’est celui du locked- in syndrome. Clignez des yeux si vous pouvez m’entendre ». « Oui », dit la voix tandis que l’image se ferme pour se révéler à nouveau en son flou désespéré. « Ça va être fun », annonce l’homme aux yeux plantés en vous. Générique.
C’est pas beau comme début ça ? Accidenté en moto, House se trouvait sur le lit d’à côté avec le coude sérieusement amoché. Le bon docteur assume depuis le début cette position : c’est son chemin de croix à lui, qui est aussi pour lui un chemin de vérité. Il sait que pour être le meilleur médecin possible, il doit aussi être le meilleur patient possible : c’est en quelque sorte la leçon du Maître ignorant rapportée par Jacques Rancière et qui postule la parfaite égalité de toutes les intelligences. House est ignorant, et pourtant il enseigne à ses patients comment lui donner la clé. Il fait confiance au corps pour être le théâtre de la vérité, hypothèse intéressante puisque le corps est aussi bien ici théâtre de tous les artifices. C’est pourquoi House a besoin de pénétrer le corps du malade avec son raisonnement, d’en récupérer intimement les stigmates, de le comprendre, c’est-à-dire de parler la même langue que lui. Qu’est-ce donc que parler la même langue qu’un corps ?
C’est parler la langue de la douleur. Ce que dit le malade, postule House, n’est jamais aussi vrai que lorsque la douleur commande. C’est elle qui fait parler le corps, par elle le langage ne répond qu’à l’urgence, à la nécessité de survivre. Il se donne à nu, dans sa pure nécessité. Parfois simulée (on appelle cela un Munchausen), la douleur n’est tenue pour vraie qu’à la condition du son adéquat au bout du stéthoscope ; il faut être attentif à ce qui, dans le théâtre du corps, continue de jouer sa partition sans rencontrer l’obstacle d’une contradiction. Le langage à nu du patient rencontre alors le langage démuni du médecin, ainsi renseigné par une langue semblable à la sienne, capable de parler à un savoir que House ne cesse jamais de remettre en question en multipliant les hypothèses. C’est ce qui fait de House un magnifique personnage schizophrène, littéralement scindé en deux par son positionnement : à la fois médecin et patient, toujours attentif au plus petit dénominateur commun qui permette à la communication de passer, malgré tout. « Ça va être fun » : tu m’étonnes.
Avec ce cas de locked- in syndrome, il obtient ce qu’il voulait depuis le début : un corps à qui il ne reste que ça, le plus petit dénominateur commun : d’œil à œil, ainsi va démarrer le dialogue entre le patient admiratif et son maître imposé, jugeant que la guérison n’est pas impossible tant que rien n’a été tenté pour remonter à la source du problème. L’épisode suit alors son cours sidérant, doublé d’une histoire en apparence secondaire : et comment ne pas l’être, comparée à pareil point de départ… L’épisode n’est d’abord vu que par les yeux du malade, qui interprète comme nous les différentiels de l’équipe de House, apprenant à connaître chacun d’entre eux. Puis lorsque le système se bloque, que la communication est rompue, c’est de nouveau le point de vue de House et des autres qui prend le dessus, dans un contrechamp qui réactive le personnage du malade sans que nous n’ayons plus accès à lui. Sentiment de violence après une plongée intime dans ce corps, dont nous voici expulsés sans ménagement. Difficile dans ce cas de s’intéresser aux chamailleries de House et de Wilson (il est question de savoir pourquoi House a eu son accident dans le Maryland et non pas dans les environs de Boston). Seule compte la possibilité de se reconnecter à cet homme dont le corps nous a été offert, dans la plus pure tradition du mélodrame empathique (on pense surtout au terrifiant Johnny Got His Gun de Dalton Trumbo, plongée dans l’univers mental d’un soldat de la guerre de 14 transformé en homme-tronc par un obus). L’histoire arrive à son terme lorsque de cette affaire secondaire nous est donnée la conclusion : House va voir un psy. Lorsqu’il apprend que Wilson l’a découvert, il lui annonce qu’il arrête de toute façon. « Parce que ça ne marche pas ». Wilson le regarde, contrechamp en vue subjective de House : l’image devient floue, pareille à celle qui signait le point de vue du malade, et la voix de Wilson retentit : « tu finiras seul » assène-t-il.
Out of focus, cette manière qu’à le plan de renvoyer House à sa schizophrénie, seul et inatteignable dans la nuit floue de son propre syndrome, enfermé dans la carapace de son personnage, permet au médecin de faire corps avec le malade, de le rejoindre dans sa solitude, sous sa carapace de douleur. Par une absolue (car involontaire) empathie, un corps qui faisait barrière s’ouvre à présent pour le spectateur. Ou comment en un seul plan, par cette idée géniale et simple, la série de David Shore et Brian Singer arrive enfin au cœur de House : s’il souffre, ce n’est pas seulement dans son corps. Il semblerait que son âme aussi soit damnée.



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