La prophétie de Serge Daney





"La télé ne sait pas filmer les corps [...] la question c'est : est-ce que la télévision va trouver le formatage, l'esthétique du dressage nécessaire à ce que des individus déterminés par le marché, apprennent enfin à bouger ensemble, à faire des gestes ensemble, par rapport à la télévision, avec la télévision..."

Serge Daney, in Itinéraire d'un ciné-fils, disponible en DVD.

Sur la télévision





Où, si l’on veut penser la télévision, se dire qu’elle n’est qu’un medium est déjà un bon début…

Contrairement au cinéma, la télé n’est pas un lieu. Sinon un lieu commun, medium avant toute chose, aléatoire point de rendez-vous ; pour être plus précis un lieu fantasmé : on va au cinéma, on ne va pas à la télévision. D’autres y vont à notre place. Ils y vont pour nous, par où regarder la télévision, c’est d’abord faire l’expérience de ne pas y être, justement. La télé creuse l’écart de mon être à l’écran, son lieu hypothétique (vieille rengaine : d’où est-ce que l’on me montre quelque chose ?) est un leurre. Conséquence : il y a du désir à l’œuvre dans le fonctionnement de ce medium qui se prend pour une scène, du désir et des larmes, parce que certains y croient plus que d’autres, et voudraient être de ceux qui y vont. Mais on ne va pas à la télé, parce qu’on y est déjà. Devant où derrière, c’est (à peu près) pareil. C’est là, dans sa grande et parfois funeste capacité à fabriquer du désir, que la télévision porte en elle des promesses qui de manière opposée rejoignent pourtant le cinéma.
Le cinéma, c’est d’abord une forme symbolique, à partir de laquelle le réel peut être reconduit. A l’inverse, la télévision part du réel pour produire du symbolique. Autrement dit ce lieu qui lui fait défaut, ce lieu qu’il nous faut construire pour combattre le flux, et que la télévision, parfois, construit d’elle-même comme autant d’enclaves (séries, téléfilms, etc., toutes œuvres qui peuvent être vues sur un autre support). Au cinéma qui éventuellement « réalise » la fiction, la télé répond qui « fictionne » le réel, tisse, volontairement (ex : le « Zapping ») ou non (ex : le Loft et ses avatars) de multiples rapports.

S.B.

Le cinéma dans le bocal (ter)




Voir Bergman à la télé. Se dire que lorsqu'un film est bon, la télé le lui rend bien. Que ce qui est bon, irréductiblement bon, trouve dans la réduction télé une manière vive d'exister, même si seulement pour soi. Dire bêtement que regarder un film de chambre dans une chambre, c'est encore le meilleur endroit. Saraband est un film qui ne rajoute rien à ce que la télé pourrait lui enlever, un film qui va directement à l'essentiel : au cinéma. Un film conçu pour la télévision. Ah oui, et un chef-d'oeuvre, au fait.

S.B.

Cher Michael



Teaser : texte dit par l'auteur lundi 13 décembre sur France Culture (émission Surpris par la nuit), à partir de 22h30. Merci à Hélène Frappat.

En 1982, la Motown sortait Thriller, l'album qui allait changer le monde, par quoi l'industrie de la grande consommation et le Pop Art ne feraient plus qu'un, deux revers d'une même médaille, infiniment retournée. En 1982, Quincy Jones lançait une bombe musicale, un point de non-retour à la suite de ton premier album solo, Off The Wall. En 1982, ce n'est pourtant pas seulement l'industrie du disque qui allait s'en trouver changée. Devant la caméra de John Landis, tu entrais pour la première fois dans l'image, la grande, celle du cinéma. Tu y entrais par la petite porte et dans tous les foyers, par la télévision. Déjà et pour toujours, te voici à la croisée des mondes. Là-haut sur l'écran, tu effraies ta petite amie. Plus tard, dans la rue, tu voudras rejouer ce que tu viens de voir au cinéma. Qui n'a pas voulu être John Wayne ou James Stewart, Vincent Price ou Christopher Lee à la sortie d'une salle ne pourrait comprendre : dans le clip Thriller, le cinéma s'invite à la table des familles pour un petit frisson du samedi soir et toi, tu voudrais déjà être à la fois la star et son spectateur, là-haut sur l'écran et ici avec nous. "Thriller" : frisson, tremblement ; l'image tremble et se scinde, elle quitte son support pour aller partout, dans un carnaval schizophrène où déjà se jouait la première fêlure.

Grand ordonnateur du cirque des images à tout faire, entre ciné, télé, clip, pub, concert filmé, tu en es aussi la première victime. Partout et nulle part, dans un Neverland volé à Peter Pan, corps d'enfant mais ultra-performant, image et son, homme et femme, tu es l'entre-deux qui te perd et te rend au monde, à sa propre schizophrénie, dans le même mouvement. Peu importe ce visage que tu n'as plus, que peut-être tu n'as jamais eu. Tu est un toon, un corps qui voudrait incarner ton imaginaire dans une réalité qui se dérobe, une réalité qui par conséquent ne pourrait avoir d'autre nom que celui de scène, de Disneyland ou de Las Vegas. Tu accordes peut-être le monde à tes désirs, mais aussi à tes peurs, loin de la pesanteur que ton corps voudrait fuir pour tenter un pas de danse sur la Lune. Corps sans visage, chapeau penché et mocassins plantés dans la lumière, te voici déjà statufié de ton vivant, toi qui t'es autoproclamé "Roi de la pop" : effigie de marbre que ne saurait cacher plus longtemps la vélocité de tes pas, trade-marque taylorisée, comme tes initiales entrelacées sur la pochette de l'album rétro History. Mais au delà du taylorisme de la posture infiniment reconduite et modifiée, tu as sans doute voulu connaître comme tant d'autres une gloire telle, qu'à ce degré elle ne pouvait être que posthume. Ce qu'elle est, en vérité.

En 1982, Thriller l'annonçait déjà, au sens propre. Déjà dans l'entre-deux, entre deux masques, deux visages, tu étais mort. Mort d'une enfance expatriée sous le feu des projecteurs télé, créature terrifiée sous ses airs de défi ; un mort-vivant avant l'heure, accompagné par la cohorte des monstres, vampires de l'image, de ces images envoyées depuis la nuit. Ton visage toujours changeant, toujours plus défait, peut aussi se voir comme ces sérigraphies de Warhol, celles-là même qui ont enfermé les traits de ton amie Liz Taylor. Roi de la Pop ? ça ne fait aucun doute : tu es ta propre conscience pop, tu sais depuis longtemps que déjà mort, tu ne peux plus mourir. Tragique grandeur du roi déchu, mais grandeur quand même. A ce point, on est star pour toujours, on traîne à jamais son propre tombeau derrière soi. Tu as réussi le grand écart ultime, celui que le clip de Thriller mettait en scène à l'orée des années 80 : comme je te disais tout à l'heure, être véritablement toi et ton propre spectateur. Tu n'appartiens pas plus au passé, à ces années 80 qui t'ont vu naître au monde de la grande distribution des images, qu'au présent qui voudrait te détruire. Tu es déjà dans l'ordre de l'Histoire du monde, ici et ailleurs, toi dont le tragique et la force, tout ensemble, te permettent n'étant plus ici de contempler ce que tu es par-dessus l'épaule de tes fans, comme si tu assistais, dans la boucle infinie du temps, à l'éclat permanent de ta gloire. C'est enviable et terrible à la fois. Je te vois comme si les personnages de BD de Roy Lichtenstein sortaient de leurs cases pour voir ce qu'on avait fait d'eux.

En 1982, sortait Videodrome de David Cronenberg. Le film disait : "longue vie à la nouvelle chair". Il disait que l'âge était révolu, où les images et les corps étaient séparés par la représentation. Que désormais, ils ne feraient plus qu'un. En 1982, Cronenberg était ton prophète. Sans doute, Videodrome et Thriller furent deux balises importantes de cette année-là, quand le pop-corn et le Pop Art se donnaient la main pour un accouchement à nul autre pareil : Fred Astaire tombé des étoiles, ton corps élastique est venu au jour pour incarner cette nouvelle chair, promesse d'un monde terrifiant et beau. Comme toi.

S.B

Le cinéma dans le bocal





On se souvient du dispositif d’Une sale histoire, de Jean Eustache : dans un premier temps, Jean-Noël Picq raconte au cinéaste une histoire de « trou », judicieusement placé dans les toilettes des femmes de certain café. Là-dessus, Eustache lui demande de la répéter devant un parterre féminin. Mais cette fois, l’histoire, la narration en marche d’une parole à la fois triviale et raffinée, sera filmée.
Qu’y a-t-il de vrai dans ce que Picq, dandy notoire, veut bien nous raconter ? L’incertitude qui fonde la parole ainsi offerte, est précisément ce qui donne à cette histoire son poids d’érotisme. Cette incertitude, c’est l’objet qui intéresse le cinéaste, ce qu’il va filmer. A lui de la redoubler : il demande ensuite à Michael Lonsdale de raconter de nouveau cette histoire, de la jouer, au mot près, devant un parterre reconstitué.
Mais il prend soin de nous montrer la version Lonsdale avant celle de Picq, de sorte que la version initiale se voit doublée par son « remake ». La « fiction » de l’histoire devient réelle, quand le « réel » déprogrammé en seconde partie prend dès lors des airs de fiction. Ce qu’il est finalement, au même titre : dans les deux cas, il s’agit d’une mise en scène.
Celle de Picq, par la parole, celle d’Eustache, à travers son dispositif. Entre jeu et non-jeu, le doute qui assaille le spectateur a depuis fait des petits. Cette sale histoire continue sa ronde sur nos lucarnes depuis un certain Loft, où l’on se trouve pareillement ballotté, d’un mot l’autre, entre le joué, le pas joué, le « je ne joue plus ».

Ce qu’inventait Eustache, c’était le premier télé-film de l’histoire du cinéma. Un film qui trouve sa place, évidemment, dans votre salon. Un film qu’il vaut mieux garder pour soi, entre quatre murs, dans les secrets d’alcôve. Un film qu’il faut voir à la télévision, parce qu’il est fait pour elle, partage avec elle, trente ans avant, son goût du secret partagé. Son anti-naturalisme foncier, son beau réalisme qui compte sur des mensonges pour s’épanouir.

Des télé-films, il n’y en a pas beaucoup. Peu s’y sont aventurés. Il faut dire que cela appelle de drôles de noces. Barbares, au moins. Décriées partout, de critiques en cinéastes. Il faut une sacrée dose de culot. Il faut être Eustache. Ou Kiarostami, qui l’air de rien, remettait le couvert il y a deux ans. Revu Ten, donc à la télévision. Il faut revoir Ten. Se soustraire cette fois à la parole pour regarder ce qui se passe à travers les vitres du véhicule, ces regards soupçonneux, qui en disent tant, cette vie qui va, ce soleil infini, cette poussière : les branches de l’arbre chères à Bazin, qui dans un quelconque western pouvaient indépendamment de l’avant-plan laisser le vent s’occuper d’elles. Du non-joué absolu. Et par devant, cette femme et ses passagers qui nous perdent avec eux dans l’incertitude. Joué ou pas joué ? (encore). Et le cinéaste dans tout ça ? Pas derrière la caméra, plutôt à côté. Comme Eustache, il ne fait pas de bruit. Il regarde, il écoute. Il sait que son cadre restreint suffit à faire tenir le monde. Il sait que la télévision n’est pas loin. Il nous parle en direct.

S.B.