Teaser : texte dit par l'auteur lundi 13 décembre sur France Culture (émission
Surpris par la nuit), à partir de 22h30. Merci à Hélène Frappat.
En 1982, la Motown sortait
Thriller, l'album qui allait changer le monde, par quoi l'industrie de la grande consommation et le Pop Art ne feraient plus qu'un, deux revers d'une même médaille, infiniment retournée. En 1982, Quincy Jones lançait une bombe musicale, un point de non-retour à la suite de ton premier album solo,
Off The Wall. En 1982, ce n'est pourtant pas seulement l'industrie du disque qui allait s'en trouver changée. Devant la caméra de John Landis, tu entrais pour la première fois dans l'image, la grande, celle du cinéma. Tu y entrais par la petite porte et dans tous les foyers, par la télévision. Déjà et pour toujours, te voici à la croisée des mondes. Là-haut sur l'écran, tu effraies ta petite amie. Plus tard, dans la rue, tu voudras rejouer ce que tu viens de voir au cinéma. Qui n'a pas voulu être John Wayne ou James Stewart, Vincent Price ou Christopher Lee à la sortie d'une salle ne pourrait comprendre : dans le clip
Thriller, le cinéma s'invite à la table des familles pour un petit frisson du samedi soir et toi, tu voudrais déjà être à la fois la star et son spectateur, là-haut sur l'écran et ici avec nous. "Thriller" : frisson, tremblement ; l'image tremble et se scinde, elle quitte son support pour aller partout, dans un carnaval schizophrène où déjà se jouait la première fêlure.
Grand ordonnateur du cirque des images à tout faire, entre ciné, télé, clip, pub, concert filmé, tu en es aussi la première victime. Partout et nulle part, dans un
Neverland volé à Peter Pan, corps d'enfant mais ultra-performant, image et son, homme et femme, tu es l'entre-deux qui te perd et te rend au monde, à sa propre schizophrénie, dans le même mouvement. Peu importe ce visage que tu n'as plus, que peut-être tu n'as jamais eu. Tu est un
toon, un corps qui voudrait incarner ton imaginaire dans une réalité qui se dérobe, une réalité qui par conséquent ne pourrait avoir d'autre nom que celui de
scène, de Disneyland ou de Las Vegas. Tu accordes peut-être le monde à tes désirs, mais aussi à tes peurs, loin de la pesanteur que ton corps voudrait fuir pour tenter un pas de danse sur la Lune. Corps sans visage, chapeau penché et mocassins plantés dans la lumière, te voici déjà statufié de ton vivant, toi qui t'es autoproclamé "Roi de la pop" : effigie de marbre que ne saurait cacher plus longtemps la vélocité de tes pas, trade-marque taylorisée, comme tes initiales entrelacées sur la pochette de l'album rétro
History. Mais au delà du taylorisme de la posture infiniment reconduite et modifiée, tu as sans doute voulu connaître comme tant d'autres une gloire telle, qu'à ce degré elle ne pouvait être que posthume. Ce qu'elle est, en vérité.
En 1982,
Thriller l'annonçait déjà, au sens propre. Déjà dans l'entre-deux, entre deux masques, deux visages, tu étais mort. Mort d'une enfance expatriée sous le feu des projecteurs télé, créature terrifiée sous ses airs de défi ; un mort-vivant avant l'heure, accompagné par la cohorte des monstres, vampires de l'image, de ces images envoyées depuis la nuit. Ton visage toujours changeant, toujours plus défait, peut aussi se voir comme ces sérigraphies de Warhol, celles-là même qui ont enfermé les traits de ton amie Liz Taylor. Roi de la Pop ? ça ne fait aucun doute : tu es ta propre conscience pop, tu sais depuis longtemps que déjà mort, tu ne peux plus mourir. Tragique grandeur du roi déchu, mais grandeur quand même. A ce point, on est star pour toujours, on traîne à jamais son propre tombeau derrière soi. Tu as réussi le grand écart ultime, celui que le clip de
Thriller mettait en scène à l'orée des années 80 : comme je te disais tout à l'heure, être véritablement toi et ton propre spectateur. Tu n'appartiens pas plus au passé, à ces années 80 qui t'ont vu naître au monde de la grande distribution des images, qu'au présent qui voudrait te détruire. Tu es déjà dans l'ordre de l'Histoire du monde, ici et ailleurs, toi dont le tragique et la force, tout ensemble, te permettent n'étant plus ici de contempler ce que tu es par-dessus l'épaule de tes fans, comme si tu assistais, dans la boucle infinie du temps, à l'éclat permanent de ta gloire. C'est enviable et terrible à la fois. Je te vois comme si les personnages de BD de Roy Lichtenstein sortaient de leurs cases pour voir ce qu'on avait fait d'eux.
En 1982, sortait
Videodrome de David Cronenberg. Le film disait : "longue vie à la nouvelle chair". Il disait que l'âge était révolu, où les images et les corps étaient séparés par la représentation. Que désormais, ils ne feraient plus qu'un. En 1982, Cronenberg était ton prophète. Sans doute,
Videodrome et
Thriller furent deux balises importantes de cette année-là, quand le pop-corn et le Pop Art se donnaient la main pour un accouchement à nul autre pareil : Fred Astaire tombé des étoiles, ton corps élastique est venu au jour pour incarner cette nouvelle chair, promesse d'un monde terrifiant et beau. Comme toi.
S.B