Le corps qui pleure

"You've touched [her/his] perfect body
With your mind"
Leonard Cohen.
Les meilleures séries racontent toujours la même chose : l’histoire de leur trajet, où comment se frayer un chemin dans le dispositif qui préside à leur identité, pour se révéler toutes franchement sentimentales. Parmi celles-ci, dont on a déjà, et pour toujours, retenu Alias et Les Sopranos, il faut encore une fois citer Nip / Tuck, à la fois la plus conventionnelle et la plus étrange. Nul croisement ici avec le cinéma, d’où sa force : en tout point référencée à la télévision, elle en épouse le programme, à savoir la volonté de séduire en un minimum de temps. Avec ses atours Melrose Place (une bonne série elle aussi), sa panoplie volontairement clinquante, on dira évidemment qu’elle colle à son sujet : beauté de surface, séduction plastique, avec le syndrome Blue Velvet afférent : laideur cachée des beaux, miasmes pathologiques, etc. Mais ce n’est pas si simple.
Conventionnelle, la série l’est par sa passion des conventions, justement. A bien y regarder, la surface ne cache rien, au contraire : elle met d’emblée en scène sa propre vanité. Tous les personnages, en particulier Christian Troy et sa blonde copine (saison 1), toute plastique dehors, sont peut-être les plus directement bouleversants. C’est là que Nip / Tuck nous touche le plus, dans sa sentimentalité souveraine, sa manière de refuser toute manière de superficialité, d’atteindre directement, et toujours en surface, l’intimité troublée de ses héros. En cela, on penche d’abord pour Sean, taraudé dès le premier épisode par sa conscience, sa lucidité triste, épaisseur inversement proportionnelle aux frasques un peu bouffonnes de son collègue Christian. Mais très vite, la série met en place un système de vases communicants dans l’identification du spectateur aux deux chirurgiens plastiques. Dans le passage de l’un à l’autre, il se trouve toujours quelqu’un pour évoquer plein champ sa douleur ou sa frustration, son envie d’aimer, ou sa peur de ne pas y arriver. Plus besoin, passé quelques épisodes de mise en bouche, d’évoquer l’apparence comme un cache.
A l’aide de ses conventions, la série gagne progressivement en absolue transparence. Sa monstruosité n’est pas le fait d’improbable implants, mais dans la réévaluation de l’étymologie du mot : montrer, tout montrer. En d’autre termes, Nip / Tuck sait que les signes mondains prévalent, qu’ils n’escamotent rien ; ils sont la scène où la coulisse se révèle, par quoi on se souviendra que Proust n’accordait, au fond, qu’un seul volume (le dernier), à l’évocation du signe suprême, celui de l’art, pour passer le reste du temps en compagnie des Guermantes, en pays de vanités.
Ici, la chair objectivée par les opérations filmées en gros plan a valeur d’enveloppe, par opposition aux corps mouvants qui ne sont jamais que l’expression du cœur, sa mise en avant permanente. L’étrangeté de la série vient de cette pornographie douce, pornographie moins des corps que des sentiments, manière d’exhibitionnisme suprême qui nous englobe, nous retient, sans jamais nous prendre de force : cette série, on l’aime d’abord parce qu’elle nous le demande : « aime-moi », implore-t-elle avec, oui, peut-être, une vraie tendresse.
S.B.



Commentaires
il y avait du monde, et quelques images choc, au sein d'une architecture simple (œuvre en collaboration avec un artiste dont le nom m'échappe) fabriquée dans un matériau qui semblait organique -du moins supportait la pression et la dépression
il y avait quelque chose, et c'est le cas souvent avec orlan, d'éminément chirurgical et épidermique dans tout cela -même si, très frustrant, parce que : pièce unique, images déjà vues, extraites de son film (dont le nom m'échappe aussi, dieu…), en bref : une réussite et un ratage en même temps, ce qui est rare
mais
résume aussi parfois ce travail chirurgical à vocation esthétique -et pourtant…
tout ça parce que nip/tuck, on n'a pas encore vu, on n'a pas le câble, on a raté les premiers épisodes, sur m6, on s'est dit que… mais les gens en parlent, depuis l'an passé, et c'est une frustration supplémentaire -une excitation aussi : non, nous n'avons pas encore vu nip/tuck
vivement…
lh.