Hysteria Lane

« Comment peut-on rater des macaronis au fromage ? » se demande à juste titre Mike, le nouveau voisin de Susan Meyer (Teri Hatcher). Susan ne le sait pas elle-même, elle rate, c’est tout. En un sens « réussit » à rater, autrement dit à concilier les contraires : c’est à la fois cru et trop cuit, ça il fallait le faire. Une véritable esthétique du ratage en somme, prélude à tout ce que va entreprendre Susan la divorcée pour ravir le cœur de Mike, déploiement burlesque de contradictions toutes féminines, d’avancées et de reculs, par quoi sans cesse réfrénée dans ses aspirations, Susan s’impose comme le personnage pivot de la nouvelle série (bœuf) à la mode : Desperate Housewives, donc.
Nul confinement ici : toute barrière n’est que platement symbolique ; au contraire, chaque seuil est fait pour être traversé, sinon résolument violé, où l’on constate que toutes les portes sont ouvertes. Nos quatre femmes s’y démènent comme des folles, au sens propre ; entre hystérie (Susan), stress (Lynette), nymphomanie (Edie), compulsion maniaque (Bree) ou dépression latente (Gabrielle), on assiste au dépli d’une réelle monstruosité féminine, à la remontée progressive d’un refoulé malade qui bientôt contamine tout, déploie sa rage sans équivoque dans les affres d’un apparent sur-place : apparent seulement ; si le circuit de la narration est bien en vase clos, ça circule tout de même, ça ne fait même que ça. Fini le confinement domestique, ou plutôt : la domesticité devient précisément le lieu de la surcharge, du débord permanent.
Plan de bataille ayant la cuisine pour centre, la série s’ouvre joliment sur un ballet d’assiettes et de proposition culinaires diverses. Au reste, la cuisine n’apparaît pas forcément en tant que pièce à l’écran, mais ne se fait jamais oublier. Monnaie d’échange amoureux ou sexuel (pour Susan ou Edie), arme potentielle (pour qui serait allergique aux oignons, tel le mari de Bree), révélateur évident (une recette familiale reconvertie dans le plat à emporter pour Lynette), la nourriture est ce qui permet d’abord la circulation, et à travers elle la naissance de chaque femme à la fiction qu’elle porte et qu’elle va mélanger aux autres. Car c’est bien de mélange qu’il s’agit, de greffes infiniment répétées. A l’image de Susan alliant le cru et le trop cuit, la série opère sa propre manipulation générique, ses propres alliances apparemment (apparemment toujours) contre-nature, de la fiction domestique au thriller, de la comédie au drame. Sa narration subtilement misogyne relève, on le sait, d’un furieux syndrome « Norman Bates » selon l’aveu même de son créateur Marc Cherry : horreur et amour de la mère ainsi mélangés en filigrane, Desperate Housewives, série contradictoire et qui se sait l’être, vient ainsi rejoindre par le centre quelques récents cauchemars lynchiens au pays d’Edward Hopper.
S.B.



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